lundi 19 août 2013

Femmes : entre mémoire et vécu


Les femmes immigrées ou issues de l’immigration post-coloniale acquièrent en tant que telles une visibilité publique au milieu des années quatre-vingts, à la faveur du rôle de médiation socioculturelle que leur attribuent des institutions prenant conscience de l’installation durable de leurs familles en France. Conjointement, leur participation active au développement d’un mouvement associatif issu de l’immigration, facilité par la loi du 9 octobre 1981, contribue à modifier leur rapport à l’espace public, et entraîne autant qu’elle révèle de nouvelles dynamiques relationnelles dans la sphère privée. Les associations de femmes issues de l’immigration interrogent leurs observateurs à plusieurs titres. Comme toutes les associations, elles se situent à l’interface du privé et du public, du communautaire et du sociétaire. Elles sont une forme originale d'organisation autour d'un bien commun, d'un projet et de valeurs partagées, qui convoquent l'adhésion libre et volontaire d'individus mobilisant dans ce cadre le sentiment d'une appartenance commune, choisie parmi la Elles mettent en scène, par là même, différentes stratégies d’identification en situation de migration. Elles bousculent les références identitaires de façon créative, afin de répondre à des questions sociales qu’elles jugent insuffisamment prises en compte dans l’espace public. Elles élaborent ainsi un espace de médiation, mais aussi de revendication, entre communauté d’origine et société de résidence, et au sein des communautés elles-mêmes. Les représentations du statut et des rôles des femmes dans les sphères privées et publiques s’en trouvent particulièrement retravaillées. Catherine Quiminal a notamment mis en valeur, au cours de ses recherches sur les associations de femmes originaires d’Afrique sub-saharienne, leur fonction de recomposition des rapports de genre : « si leur fonction première est de mieux maîtriser les conditions de leur entrée dans la cité et dans la société française, elles ont une incidence à long ou moyen terme sur leur position au sein de leur communauté d’origine. Le mouvement associatif libère et arme les femmes non seulement vis-à-vis des contraintes de l’environnement social extérieur, mais aussi de certaines formes de domination et de dépendance internes à leur communauté ».pluralité des identités collectives auxquels ils peuvent se référer.
Accorder plus de crédits aussi à ces femmes des cités qui ont décidé de devenir actrices de leur avenir. Chacun à son niveau, avec ses moyens et ses disponibilités, Elles militent ou tout simplement participent à l'amélioration de la qualité de vie de leur quartier. L'engagement n'est pas aisé. Il nécessite du temps, de la constance et de la force. Pour ces femmes la participation à la vie du quartier représente souvent la seule possibilité s'exprimer, il est toujours le signe fort que l'espoir ne meurt pas. Les raisons pour s'engager et pour se battre sont nombreuses. Les insatisfactions, les craintes, les carences et les colères ne manquent pas. L'envie ou la nécessité de les combattre aide à faire le premier pas. Lorsqu'elles s'engagent, elles le font pour rejoindre un groupe, souvent un groupe de femmes. Leur action est toujours tournée vers la collectivité. Leur conscience d'être embarquées dans la même galère est aiguë. Quand les femmes décident d'agir, elles poursuivent toujours l'objectif d'impliquer d'autres femmes, d'élargir le groupe. L'engagement est ainsi renforcé. Leurs associations ont systématiquement vocation d'éducation. Éducation à la parole, à la santé, à la prévention des risques.

« Les femmes font de leur mieux pour que tout se passe bien dans la cité. S'il y a des choses qui se passent moins bien, c'est la vie, ce n'est pas de leur faute. Il y a des réunions pour tenter d'améliorer le quotidien. Des femmes viennent pour se raconter. L'une dit : "J'ai peur pour mon fils, j'en ai marre des jeunes qui font trop de bêtises." Certaines femmes sont là pour leur faire comprendre que s'ils font ça, c'est qu'ils ont des problèmes,  elles essaient de leur dire ce qu'il faut faire pour changer tout ça. » II est souvent difficile pour ces femmes qui suivent des formations, qui s'informent, qui se remettent en question, de faire comprendre leurs motivations, leurs objectifs et leurs «méthodes ». Elles doivent faire face aux critiques, aux idées reçues, à l'intolérance, alors qu'elles prônent la citoyenneté, la tolérance et la réflexion. Leur engagement devient viscéral. Il devient vital quand il est l'ultime solution pour exister aux yeux de la société. Quel statut donne la société à ceux qui ne travaillent pas ? Une femme au foyer qui élève ses enfants est rarement reconnue, et n'a que peu d'occasions de se rendre utile ailleurs que dans sa famille. Elle n'est pas « productive » économiquement parlant, et le système est fait pour le lui rappeler. Nacera ne voulait pas de cette inertie qui peu à peu ronge le moral. Elles suscitent la considération car elles cherchent à redonner dignité et reconnaissance aux habitants de leur cité pour qu'ils prennent  eux même en mains leur vie. Sabria est engagée par son métier. Elle est éducatrice spécialisée auprès des jeunes pour la prévention spécialisée. Elle a rejoint une association de femmes partageant le même objectif. «La solidarité entre les femmes peut être également culturelle. Se parler, s'épauler, se structurer davantage à partir d'une implication associative. L'implication des femmes à mener jusqu'au bout leurs projets est grande. « Parfois des femmes bénévoles deviennent des professionnelles de l'engagement. Dans les cités, si on ne passe pas par certaines associations, personne n'intervient sur le terrain. Les femmes sont indispensables dans le travail social. Elles s'impliquent en tant que femmes, mais aussi comme citoyennes, résidentes ; elles ont un rôle déterminant à jouer dans certains quartiers. » Les jeunes comme Sylvie se rendent compte de l'implication de leurs parents, de leurs mères dans les associations de quartier. Elles vouent une forme d'admiration à ces femmes  qui se démènent.

Engagée dans l’association des femmes relais des bosquets, elles participent  aussi à différentes animations du quartier, des expositions, des ateliers, des rencontres.
« Pour moi il est important d'être active. On dit qu'il faut toujours améliorer son lendemain, sinon nous sommes des êtres morts à l'intérieur. J'essaie d'être active, je cherche du travail mais je n'en trouve pas. Comment voulez vous du travail quand je vois ce qu’il faut payer en crèches, en garderie, à la cantine je fais comment ?ce sont des sujets que l’on aborde ensemble même le conseiller de l’ANPE est d’accord, je ne veux pas perdre l’éducation de mes enfants, Si je reste chez moi, je déprime. J'essaie donc d'être un peu partout, d'agir pour les autres et pour la société. J'agis aussi pour moi, ce qui me permet de faire des rencontres et des connaissances, d être moins coupée du monde. »

Quand elle est passée à l'action, Yasmina a commencé une autre vie. D'ailleurs sa décision d'intégrer l'association cela coïncidait avec sa rupture conjugale. Quitte à changer de vie, elle a modifié son positionnement dans la cité. Lorsqu'elle parle de cet engagement, elle veut rester modeste, hésite même à employer le mot « travail » pour définir le temps qu'elle donne à l'association. « J'étais absorbée par ma famille, mon mari. J'étais dans cette culture où la femme reste à la maison. Je n'étais pas tournée vers l'extérieur. Quand je me suis retrouvée, il y a deux ans et demi, à assumer seule le rôle de parent, j'ai parlé à Yasmina de mes problèmes, des procédures judiciaires en cours pour mon divorce. Elle m'a alors conseillée d'adhérer et de m'investir dans une association. C'est quelque chose qui était peut-être en moi et qu'elle m'a fait découvrir. Ensuite je suis venue tous les mardis à la permanence faire mon travail de bénévole. Chaque jour j'en ai fait un peu plus. »Les femmes aspirent à un monde meilleur, plus juste, plus attentif à leurs malheurs et plus solidaire. Elles espèrent que leurs enfants évolueront dans cette société qu'elles auront contribué à modifier. Déçues par la politique et se défiant des pouvoirs qui décident à leur place, elles préfèrent agir concrètement auprès de ceux qu'elles connaissent bien. Elles ne sont pas déconnectées de la réalité. Elles sont « habitantes » des quartiers qu'elles s'efforcent de guérir.

Sylvie est une des rares femmes rencontrées à s'occuper de politique. « S'engager signifie pour elle maîtriser un peu ce qui se passe, « Mon engagement remonte loin. Il n'existe pas simplement pour surmonter une peur. Il me permet, je pense, d'arriver à prendre du recul. Ce n'est pas toujours facile, parfois on se demande si tout cela a bien un sens, s'il ne faudrait pas tout arrêter et aller s'occuper d'autres choses. Je crois qu'on n'a pas le choix. On ne peut pas baisser les bras. Cette société, il faut la changer. La notion de citoyenneté devrait être intrinsèque à l'humanité et à la vie en société. On subit trop la délégation de pouvoir. Les gens se disent : "Je vais voter pour le plus compétent, celui qui a le meilleur programme, et je vais aller à la pêche." Ça ne fonctionne pas comme ça. De toute façon, si on se place en dehors de la politique en se disant : "La politique, ce sont ceux qui savent la faire qui vont la faire", on n'y arrivera pas. »

Penser à l'avenir, rester solidaires, empêcher les injustices, réduire les inégalités, insuffler la tolérance... Ces femmes évoquent les dysfonctionnements dans les cités et dénoncent le mépris subi ou les critiques systématiques.
Pour toutes ces raisons, quand elles parlent de « changer la société », il s'agit réellement d'une volonté de progression. Comment vivre là sans rien faire ? Beaucoup sont pourtant dans ce cas. Les cités ne sont pas différentes des autres villes ; jamais une population entière ne s'engage. D'autre part, les obstacles dans les cités sont plus nombreux qu'ailleurs. Si les difficultés donnent parfois la rage de vaincre, elles peuvent aussi  abattre, épuiser et fragiliser. Sylvie a fait de l'engagement une de ses raisons de vivre. Elle se bat pour celles qui n'y parviennent pas encore.
« On ne peut pas vivre dans un endroit, dans le grand ensemble, où l'on voit tant de personnes en détresse, en difficulté et rester indifférent ».

« II est normal pour moi de m'engager et d'être solidaire, que ce soit à l’association femmes relais des ou à l'association des locataires. Si un jour, pour une raison ou une autre, de santé ou de fatigue, je devais arrêter de me battre, je serais obligée de partir de ce quartier. Je ne pourrais pas rester ici sans me battre, sans rester solidaire des autres. Pour moi, c'est clair : je reste et je me bats avec tous : les femmes, les hommes, tous les citoyens qui veulent avancer ; si je ne peux plus rien faire, je partirai à la campagne ou dans un autre pays. ».

II y a tellement de raisons d'agir ici, pour soi, pour les autres, avec les autres. Plutôt que de rêver à un hypothétique départ, les femmes ne cessent d'inventer des solutions pour rester, pour provoquer la réaction des habitants. Elles dérangent, gueulent, parfois vindicatives, parfois sereines. Si des désaccords pointent, la cause commune rallie les esprits.
Quelle que soit sa personnalité, chaque femme trouve une place dans l'une de ces associations à but social ou culturel. On reçoit et on donne du temps, de l'écoute, du courage, de l'humilité, du respect... tous les fondements de l'éducation populaire.

Respectées dans leurs quartiers, elles sont à peine écoutées par les pouvoirs publics et les décideurs politiques. De peur de ne pas être prises au sérieux, elles tardent parfois trop avant de monter au créneau pour se faire entendre d'eux ; pour leur dire leur volonté de voir évoluer la situation ; pour les inciter à prendre des décisions et des mesures en faveur de leur cité.

Elles détiennent pourtant un atout considérable : la connaissance du terrain et de ses habitants. Le réseau des Femmes relais est fondé sur ce principe. Il s'agit de travailler avec les forces vives. Les dynamiques se mettent en route et se perpétuent. Des emplois se créent. Des équilibres s'établissent. Souvent, on attribue les difficultés, les incidents dus à des groupes isolés et minoritaires, à des milliers d'habitants. On diabolise, on amalgame. On se focalise sur tous les actes négatifs en donnant à leurs auteurs une importance imméritée. Mais s'attarde-t-on assez sur les actions quotidiennes de ces femmes qui s'engagent pour tous ? Toutes ces associations, de la plus anodine à la plus imposante, représentent un pouvoir considérable, que l'on ne peut négliger. Elles symbolisent l'âme de la laïcité, les rêves démocratiques les plus fous. Aujourd’hui, l’association a plus que grandi, elles s’affirment, s'offre même le luxe d'être consulté.

Les femmes maghrébines, notamment algériennes et marocaines sont encore maintenues dans un ghetto juridique au mépris des Conventions internationales.
L’Assemblée a estimé qu’elle devait se préoccuper du statut des femmes, notamment dans les familles d’immigrés, statut qui engendre bien des conflits en raison des différences de cultures et de coutumes.

Elle propose par conséquent que les gouvernements des Etats membres révisent les conventions bilatérales pour les rendre conformes aux principes de la Convention européenne des droits de l’homme et que les pays du Maghreb modifient notamment le Code de la famille afin d’instaurer une véritable égalité entre les femmes et les hommes en conformité aux traités et aux conventions internationales en vigueur et que les consulats rappellent aux ressortissants maghrébins la nécessité, sous peine d’expulsion, de respecter les lois en vigueur dans les pays d’accueil.

Les mouvements de solidarité féminine tels que l’association des femmes algériennes et l’association féminine APEL militent pour l'égalité devant la loi. L'une des plus actives en ce moment. Pluri-ELLE Algérie, en faveur des femmes algériennes, étend ses revendications au-delà des frontières françaises.
Ces mouvements justifient, d'une certaine façon, l'action que les Nanas Beurs ont entamé en direction des jeunes filles et révèlent l'importance de leurs enjeux et de leurs inquiétudes quant aux risques d'une répercussion intégriste dans les quartiers des banlieues. Ces deux luttes se confondent et ont comme revendication principale l'acquisition d'une citoyenneté active et reconnue des femmes ; "nous disons avec elles (les algériennes) : liberté de vêtement et de circulation, liberté d'expression, égalité des droits".
Les tentatives de coordination entre les associations féminines (Logement-Liberté) et féministes (associations de la Maison des femmes) et les mouvements de femmes algériennes concourent à élargir la lutte, à lui donner en France une ampleur nationale (projets de création d'antennes Logement -Liberté dans toutes les MDP) dépassant le champ du local, du quartier, mais aussi une ampleur européenne (participation de Souad aux débats organisés par le Conseil de l'Europe traitant de l'intégration des femmes d'origine étrangère dans les pays de la communauté européenne), et enfin une ampleur internationale ("Collectif international de solidarité avec les femmes algériennes pour la démocratisation et la paix civile").
Au-delà même de cette action, l'association les Nanas beurs tente de développer la prise de parole féminine et d'accroître sa participation à la vie publique. La constitution d'un journal, intitulé "Les cahiers des Nanas Beurs", montre les liens que Souad établit entre la lutte féministe et le combat politique, qui est le sien à travers la Ligue Communiste Révolutionnaire. Il convient de rappeler que tout au long des années 70, les féministes françaises appartenant à la tendance "lutte des classes" avec notamment la LCR ont tenté de structurer et de redéfinir le MLF "comme force organisée, hiérarchisée, partie prenante de la vie politique et sociale française".
A travers cette analogie peut-on déceler les prémices effectives d'un nouveau mouvement féminin et féministe mené par des femmes d'origine maghrébine, qui influencerait par voie de conséquence la lutte des femmes arabes? Le mouvement : la vitalité du fait associatif en France est indéniable. Toutes les études menées par les spécialistes de la vie associative s'accordent pour dire qu'avec : 700 000 associations déclarées avec un rythme annuel de 60 000 créations aujourd'hui, soit deux fois plus que dans les années 70 ; 10 millions de bénévoles et près de 1 300 000 salariés, un poids économique représentant un budget annuel de 35 milliard d’euros, ces structures régies par la souplesse de la loi 1901 constituent un des rouages essentiels de la vie démocratique française.
Par ailleurs, ces études révèlent que, malgré une baisse du nombre de leurs adhérents, les enquêtés reconnaissent aux associations en général un rôle certain dans la constitution du "lien social". Dans le même temps leurs auteurs insistent sur le fait que le monde associatif en France "reste une nébuleuse difficile à cerner".
La vie socio-politique de la France depuis les années 80 est marquée, notamment, par la décentralisation et le renforcement des pouvoirs locaux. Des concepts nouveaux ou remis au goût du jour envahissent le sens commun. Ils ont pour noms : développement local, démocratie locale, nouvelle citoyenneté, citoyenneté locale, concertation et surtout participation locale.
Nombre de "citoyens", souvent demandeurs de plus de démocratie participative, vont être séduits par cette nouvelle culture du local. Ceci exprime, au travers d'une multitude d'associations de droit commun, d'intérêt général ou plus singulièrement au travers d'associations "communautaires", le besoin de rapports plus efficace et plus nombreux entre élus et administrés, celui d'être associé aux décisions.
 Ces exigences trouvent là leur pleine légitimité, d'autant qu'elles viennent pour partie répondre aux appels incessants de l'Etat et du pouvoir local (surtout municipal) en direction du pouvoir associatif, on le verra. Ils reconnaissent en ces "écoles de la citoyenneté" un des partenaires privilégiés pouvant leur permettre de mieux asseoir leur politique de la "cité nouvelle". Une reconnaissance célébrée par l'État les 20 et 21 février 1999 à l'occasion des premières Assises Nationales de la vie Associative.
En dépit de nombreux efforts consentis (multiplication des lieux de concertation dans le cadre de la politique de la ville, développement social des quartiers, contrats de ville, Zone franche… recherche d'un partenariat plus poussé avec le tissu associatif), l'observation fine des réalités montre que les actes sont encore loin d'être en concordance avec les discours. Bien des lieux de concertation et de gestion du politique se transforment, bon gré mal gré, en lieux de tri social ou ethnique, faisant ainsi apparaître la participation locale des habitants comme étant au stade de l'âge de fer.

Ces remarques d'ordre général n'échappent pas dans leur ensemble à la réalité que nous pouvons observer sur les quartiers de nos villes.

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