lundi 19 août 2013

Politique Étrangère de la France


1.  Premièrement : Elle n’intéresse guère les Français. Le chômage, le financement de leurs retraites, le montant de leurs salaires, la sécurité dans la rue, les problèmes posés par l’immigration les préoccupent davantage. Et ils pensent que tout cela ne relève que de la politique intérieure. Ils laissent aux diplomates le soin de soutenir « l’intérêt national » – la conquête de marchés d’exportation, l’usage de la langue française, la « grandeur » de la France -, et aux militaires celui de s’occuper de la défense du territoire. Ils savent que la crise économique est mondiale, mais ils ne comprennent pas grand-chose aux négociations relatives au sauvetage des banques ou aux problèmes monétaires.


2.  Deuxièmement : L’inspiration de la politique étrangère reste, pour l’essentiel, commune à la droite et à la gauche. Elle est nationaliste et militariste et elle s’inscrit dans le cadre du néolibéralisme triomphant. Les clivages sont ailleurs – entre le fédéralisme européen et Europe des États, entre militarisme et ouverture pacifique – mais ils passent par les personnalités, non par les partis ou les syndicats.

3.  Troisièmement : La définition de la politique étrangère de la France s’effectue dans la confusion. Elle obéit à des influences contradictoires dans un monde en évolution rapide. D’une part notre pays tente depuis 1945 de regagner par divers moyens un statut de grande puissance, qu’il a perdu avec sa défaite en 1940 et la décolonisation de son « empire » à partir des années soixante. Il n’est pas le seul : ses deux voisins, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, tentent eux aussi, chacun à sa manière, de surmonter les frustrations identitaires dues à leur perte de statut de grande puissance. La France a d’autre part longtemps cherché, sans vraiment la trouver, sa place dans la confrontation Est-Ouest qu’entraînait dans le monde occidental le leadership américain. Elle ne progresse guère dans le processus complexe de la construction de l’Union Européenne et de recherche d’une forme acceptable de « gouvernance » mondiale.
Un conservatisme qui dépasse les clivages politiques
La politique étrangère poursuivie par la majorité actuelle mélange des idées reçues datant du XVIIIe siècle, une conception archaïque de « l’intérêt national », la recherche de marchés d’exportation (incluant les ventes d’armements), la défense de la langue française (qui « remplace » une politique d’aide digne de ce nom aux pays pauvres) et enfin la soumission aux conceptions américaines en matière militaire et de lutte contre le «terrorisme international ».
En fait il faut bien reconnaître que cette situation n’est pas nouvelle. Les politiques des plus récents présidents de la République n’ont pas beaucoup varié par rapport à celles de leurs prédécesseurs. Valery Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy n’ont rien fait pour s’opposer à la pensée unique ultra-libérale et libre-échangiste qui rend très difficile la poursuite de la construction européenne et le développement des pays pauvres. Ils n’ont pas su prendre en compte le fait que la paix règne désormais entre pays européens et, plus généralement, entre pays développés. Ils n’ont donc pas réduit les dépenses militaires et ils ont continué de raisonner en termes militaristes. Ils n’ont pas pour autant réussi à empêcher les drames liés à la désagrégation de la Yougoslavie et à l’aggravation de la situation au Moyen Orient et au Maghreb . Et malgré des discours ambitieux ils n’ont pu exercer que fort peu d’influence sur les problèmes de la protection de l’environnement ou de la construction d’une gouvernance mondiale.

Quelques repères historiques pour la période 1945-2013

Une crise identitaire mondiale
La politique étrangère de la France depuis un quart de siècle souffre en fait des mêmes hésitations que celle des autres pays européens : choix entre résistance et soumission à la pression hégémonique et militariste des États-Unis, manque d’une claire vision au sujet de la poursuite de la construction européenne, absence de détermination au sujet du conflit israélo-palestinien, hésitations pour définir une politique pro-arabe tout en se défendant contre le terrorisme, difficulté d’adaptation des appareils militaires aux menaces réelles ; dans le domaine économique, atermoiements sur l’attitude à adopter vis-à-vis des délocalisations industrielles à l’échelle planétaire, absence de définition d’une mondialisation politique qui soit adaptée à la mondialisation économique ; plus généralement, difficulté extrême à définir un nouveau projet mondial de société.
Mais si la France n’est pas encore sortie de la crise créée par sa dégradation au rang de puissance moyenne et par la décolonisation de son empire c’est en réalité le monde entier qui traverse une crise profonde, essentiellement d’ordre identitaire. La fierté nationale d’un État est souvent fondée sur le souvenir d’un passé militaire glorieux, l’effacement des frustrations subies, la supériorité de ses croyances religieuses ou économiques, l’importance de ce qu’il estime être son apport à la civilisation. Ces sentiments nationalistes s’expriment de façon différente d’un pays à l’autre : les États-Unis poursuivent malgré leurs échecs leur rêve hégémonique, l’Angleterre est toujours tiraillée entre son ex-Commonwealth et son appartenance à l’Europe, l’Allemagne tente de compenser par sa puissance économique les séquelles de son passé, les pays émergents essaient d’oublier la colonisation, l’Iran, poussé par l’Occident, s’enfonce dans une dictature religieuse intransigeante. l'Arabie Saoudite et le Qatar sème la zizanie dans le monde arabo-musulman.L'Egypte, la Syrie, la Libye,la Tunisie n'échappent pas à la niaiserie.  
Dès lors les politiques étrangères de tous les pays, et en particulier celles des grandes puissances et des puissances moyennes, continuent de s’inspirer d’une conception archaïque de leur « intérêt national » et de leur « défense » par la course aux armements. On commence certes, à des degrés divers, à constater la nécessité d‘un multilatéralisme plus coopératif et même d’une marche vers des formes plus contraignantes de « gouvernance » multilatérale à l’échelle européenne et mondiale. Mais les États-nations, sans doute par crainte d’y perdre au moins pour partie leur identité, ne souhaitent pas avancer très vite dans cette direction. Cette situation induit hésitations et contradictions, variables en intensité selon les personnalités au pouvoir dans les divers pays. Et l’archaïsme propre à la politique des États-Unis peut continuer à dominer la scène mondiale, entraînant le triomphe du militarisme, de l’absence d’ouverture réelle au Tiers-monde, de la religion néolibérale et du libre-échangisme intégral.
Corriger une erreur fondamentale d’appréciation
Les politiques étrangères actuelles sont le résultat d’une erreur fondamentale sur la nature et le caractère structurel des changements en cours. Or ces changements ne sont rien moins que révolutionnaires et peuvent se traduire en quelques idées simples : tous les problèmes devenant essentiellement mondiaux, leur solution exige absolument de dépasser le cadre des États-nations, et dès lors les guerres ouvertes cessent d’être des moyens privilégiés des politiques internationales.
Il s’agirait ainsi, « tout simplement », de remplacer des politiques de guerre par des politiques de paix. La ligne directrice des politiques étrangères devrait être, dans cette nouvelle logique, non de défendre « l’intérêt national » au sens étroit du terme mais d’agir sur le contexte mondial pour tenter de le rendre meilleur pour tous.
La solution dépend du degré de compréhension que chaque pays est susceptible d’accorder aux crises des autres et de sa volonté de coopération avec eux. Chaque pays, grand ou petit, pourrait y contribuer dans la mesure où il abandonnerait ses idées reçues sur sa défense et son « intérêt ». Pour la France, il ne s’agirait plus de s’accrocher aux attributs d’une « grande puissance » : avoir une armée puissante et sophistiquée, des exportations supérieures aux importations, une monnaie forte, une grande place dans l’économie mondiale dans le cadre néo-libéral et libre-échangiste dominant, ou encore une zone d’influence géographique post-colonialiste réservée. Il ne pourrait s’agir que d’essayer, à son niveau et avec les moyens dont elle dispose réellement, d’avoir une influence sur la société mondiale en vue de la rendre plus pacifique, plus prospère et plus juste. Au lieu de tenter de s’emparer de la part du gâteau la plus large possible, au lieu de suivre la politique militariste, néolibérale et libre-échangiste des États-Unis, il s’agirait d’adopter à notre échelle une vision planétaire totalement différente, pacifiste, coopérative, comportant un degré raisonnable de protectionnisme régional et de marche vers une mondialisation politique. En d’autres termes d’essayer de faire en sorte que les politiques étrangères soient désormais celles des peuples.

« Faisons un rêve ! »

Ce sont les rêves qui ont toujours dirigé les politiques étrangères. Rêves d’hégémonie ou d’empire depuis l’origine de l’histoire, pour la gloire des conquérants et pour l’orgueil des peuples dominants. Rêves conduisant à des guerres sans fin, à l’exaltation du militarisme, à la destruction des ennemis, à des régimes d’oppression, à des sociétés de classes, à des décadences dévastatrices. Aujourd’hui, la notion même de « conquête territoriale » est devenue ridicule. Il faut donc imaginer d’autres rêves.
Imaginons donc que la France, tirant la leçon du fait qu’elle « n’a plus de menaces auprès de ses frontières », décide de réduire de moitié son budget militaire et d’affecter les crédits ainsi économisés à un « budget de la paix », avec pour objet principal l’aide aux pays les moins avancés. Cette capacité de financement d’une aide à l’éducation, à la santé, à la construction d’infrastructures, à l’industrialisation, lui donnerait en réalité une capacité d’influence sur l’évolution des problèmes mondiaux beaucoup plus grande que celle qu’elle croit encore avoir en raison de sa qualité de puissance nucléaire ou de la participation d’une petite part de son armée aux interventions des casques bleus de l’ONU.
Qu’il s’agisse du Moyen-Orient, des relations avec la Chine ou l’Inde, des problèmes d’immigration, ou des types de solution à apporter à la construction de l’Europe et à l’établissement d’une gouvernance mondiale, nul pays n’est pris au sérieux aujourd’hui s’il ne dispose de financements correspondant à ses conceptions. La « force de frappe » en matière d’intervention sur les problèmes mondiaux n’est plus ni nucléaire ni militaire. Elle réside dans la puissance financière qu’on consacre à la défense de ses idées et de sa vision du monde – ce qui suppose qu’on ait une telle vision !

Une utopie ? Bien sûr !

Ceci dit, il n’y a évidemment aujourd’hui aucune chance de voir ce rêve se réaliser ! Une nouvelle « grande politique » n’est pas pour demain. Entre une droite archaïque et militariste à outrance. et une gauche social-démocrate au pouvoir, les débats qui ont lieu actuellement sur son programme ne laissent rien espérer à ce sujet : ils n’ont rien de réellement novateur en matière de la politique militaire ou de politique étrangère.
L’absence d’approfondissement politique de l’Union Européenne continuera de menacer d’éclatement la zone euro et la perspective de nouveaux élargissements probables à moyen terme (Serbie, Monténégro, Macédoine, Kosovo) d’affaiblir encore sa cohésion. Les paradis fiscaux continueront à encourager la fraude et la corruption. L’immigration continuera à croître sans régulation, l’importance du chômage structurel aussi. Les crises monétaires se multiplieront parce que néolibéralisme et le libre-échangisme triompheront longtemps encore. Les crises sociales, aggravées par la poursuite de la réduction des acquis sociaux, deviendront de plus en plus sévères.
C’est seulement quand il deviendra absolument évident qu’il n’y a pas d’autres réponses aux crises qu’un renversement des politiques suivies qu’il deviendra concevable de transformer la société. L’histoire nous apprend que la manipulation des forces sociales est possible, mais qu’elle n’exclut pas les erreurs dramatiques. Ce sont des épreuves difficiles qui sont en préparation. Il faudrait pouvoir faire un bon usage des crises. La seule manière d’y parvenir est de tirer les leçons de l’Histoire, de tenter de montrer que les sentiments identitaires peuvent être transformés et élargis sans frustrations, d’habituer nos concitoyens à se considérer en même temps citoyens de leurs pays et citoyens du monde, bref de rendre de plus en plus familière la vision d’un autre type de société que celle que nous connaissons.
Il est indispensable de commencer dès maintenant à tenter de convaincre les peuples que leur « grandeur » se situe ailleurs que dans le nombre de chars ou de bombes dont ils peuvent disposer, que l’institution de budgets de la paix doit commencer à remplacer les budgets de la guerre, que la construction européenne et les constructions régionales en général doivent être approfondies, que de très grands projets planétaires doivent être entrepris, que les institutions mondiales doivent être repensées, que les politiques extérieures doivent être au service des peuples et non à celui des privilégiés.
Une révolution intellectuelle et identitaire de ce genre ne se fait pas en un jour. C’est la raison pour laquelle elle doit être entreprise sans délai.

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