1. Premièrement : Elle n’intéresse guère les Français. Le chômage, le financement de leurs retraites, le montant de leurs salaires, la sécurité dans la rue, les problèmes posés par l’immigration les préoccupent davantage. Et ils pensent que tout cela ne relève que de la politique intérieure. Ils laissent aux diplomates le soin de soutenir « l’intérêt national » – la conquête de marchés d’exportation, l’usage de la langue française, la « grandeur » de la France -, et aux militaires celui de s’occuper de la défense du territoire. Ils savent que la crise économique est mondiale, mais ils ne comprennent pas grand-chose aux négociations relatives au sauvetage des banques ou aux problèmes monétaires.
2. Deuxièmement : L’inspiration de la
politique étrangère reste, pour l’essentiel, commune à la droite et à la
gauche. Elle est nationaliste et militariste et elle s’inscrit dans le cadre du
néolibéralisme triomphant. Les clivages sont ailleurs – entre le fédéralisme
européen et Europe des États, entre militarisme et ouverture pacifique – mais
ils passent par les personnalités, non par les partis ou les syndicats.
3. Troisièmement : La définition de la
politique étrangère de la France s’effectue dans la confusion. Elle obéit à des
influences contradictoires dans un monde en évolution rapide. D’une part notre
pays tente depuis 1945 de regagner par divers moyens un statut de grande
puissance, qu’il a perdu avec sa défaite en 1940 et la décolonisation de son «
empire » à partir des années soixante. Il n’est pas le seul : ses deux voisins,
la Grande-Bretagne et l’Allemagne, tentent eux aussi, chacun à sa manière, de
surmonter les frustrations identitaires dues à leur perte de statut de grande
puissance. La France a d’autre part longtemps cherché, sans vraiment la
trouver, sa place dans la confrontation Est-Ouest qu’entraînait dans le monde
occidental le leadership américain. Elle ne progresse guère dans le processus
complexe de la construction de l’Union Européenne et de recherche d’une forme
acceptable de « gouvernance » mondiale.
Un conservatisme qui dépasse les clivages politiques
La politique étrangère
poursuivie par la majorité actuelle mélange des idées reçues datant du XVIIIe
siècle, une conception archaïque de « l’intérêt national », la recherche de
marchés d’exportation (incluant les ventes d’armements), la défense de la
langue française (qui « remplace » une politique d’aide digne de ce nom aux
pays pauvres) et enfin la soumission aux conceptions américaines en matière militaire
et de lutte contre le «terrorisme international ».
En fait il faut bien
reconnaître que cette situation n’est pas nouvelle. Les politiques des plus
récents présidents de la République n’ont pas beaucoup varié par rapport à
celles de leurs prédécesseurs. Valery Giscard d’Estaing, François Mitterrand,
Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy n’ont rien fait pour s’opposer à la pensée
unique ultra-libérale et libre-échangiste qui rend très difficile la poursuite
de la construction européenne et le développement des pays pauvres. Ils n’ont
pas su prendre en compte le fait que la paix règne désormais entre pays
européens et, plus généralement, entre pays développés. Ils n’ont donc pas
réduit les dépenses militaires et ils ont continué de raisonner en termes militaristes.
Ils n’ont pas pour autant réussi à empêcher les drames liés à la désagrégation
de la Yougoslavie et à l’aggravation de la situation au Moyen Orient et
au Maghreb . Et malgré des discours ambitieux ils n’ont pu exercer
que fort peu d’influence sur les problèmes de la protection de l’environnement
ou de la construction d’une gouvernance mondiale.
Quelques repères historiques pour la
période 1945-2013
Une crise identitaire mondiale
La politique étrangère
de la France depuis un quart de siècle souffre en fait des mêmes hésitations
que celle des autres pays européens : choix entre résistance et soumission à la
pression hégémonique et militariste des États-Unis, manque d’une claire vision
au sujet de la poursuite de la construction européenne, absence de
détermination au sujet du conflit israélo-palestinien, hésitations pour définir
une politique pro-arabe tout en se défendant contre le terrorisme, difficulté
d’adaptation des appareils militaires aux menaces réelles ; dans le domaine
économique, atermoiements sur l’attitude à adopter vis-à-vis des
délocalisations industrielles à l’échelle planétaire, absence de définition
d’une mondialisation politique qui soit adaptée à la mondialisation économique
; plus généralement, difficulté extrême à définir un nouveau projet mondial de
société.
Mais si la France n’est
pas encore sortie de la crise créée par sa dégradation au rang de puissance
moyenne et par la décolonisation de son empire c’est en réalité le monde entier
qui traverse une crise profonde, essentiellement d’ordre identitaire. La fierté
nationale d’un État est souvent fondée sur le souvenir d’un passé militaire
glorieux, l’effacement des frustrations subies, la supériorité de ses croyances
religieuses ou économiques, l’importance de ce qu’il estime être son apport à
la civilisation. Ces sentiments nationalistes s’expriment de façon différente
d’un pays à l’autre : les États-Unis poursuivent malgré leurs échecs leur rêve
hégémonique, l’Angleterre est toujours tiraillée entre son ex-Commonwealth et
son appartenance à l’Europe, l’Allemagne tente de compenser par sa puissance
économique les séquelles de son passé, les pays émergents essaient d’oublier la
colonisation, l’Iran, poussé par l’Occident, s’enfonce dans une dictature
religieuse intransigeante. l'Arabie Saoudite et le Qatar sème la
zizanie dans le monde arabo-musulman.L'Egypte, la Syrie, la Libye,la
Tunisie n'échappent pas à la niaiserie.
Dès lors les politiques
étrangères de tous les pays, et en particulier celles des grandes puissances et
des puissances moyennes, continuent de s’inspirer d’une conception archaïque de
leur « intérêt national » et de leur « défense » par la course aux armements.
On commence certes, à des degrés divers, à constater la nécessité d‘un
multilatéralisme plus coopératif et même d’une marche vers des formes plus
contraignantes de « gouvernance » multilatérale à l’échelle européenne et
mondiale. Mais les États-nations, sans doute par crainte d’y perdre au moins
pour partie leur identité, ne souhaitent pas avancer très vite dans cette
direction. Cette situation induit hésitations et contradictions, variables en
intensité selon les personnalités au pouvoir dans les divers pays. Et
l’archaïsme propre à la politique des États-Unis peut continuer à dominer la
scène mondiale, entraînant le triomphe du militarisme, de l’absence d’ouverture
réelle au Tiers-monde, de la religion néolibérale et du libre-échangisme
intégral.
Corriger une erreur fondamentale d’appréciation
Les politiques
étrangères actuelles sont le résultat d’une erreur fondamentale sur la nature
et le caractère structurel des changements en cours. Or ces changements ne sont
rien moins que révolutionnaires et peuvent se traduire en quelques idées
simples : tous les problèmes devenant essentiellement mondiaux, leur solution
exige absolument de dépasser le cadre des États-nations, et dès lors les
guerres ouvertes cessent d’être des moyens privilégiés des politiques
internationales.
Il s’agirait ainsi, «
tout simplement », de remplacer des politiques de guerre par des politiques de
paix. La ligne directrice des politiques étrangères devrait être, dans cette
nouvelle logique, non de défendre « l’intérêt national » au sens étroit du
terme mais d’agir sur le contexte mondial pour tenter de le rendre meilleur
pour tous.
La solution dépend du
degré de compréhension que chaque pays est susceptible d’accorder aux crises
des autres et de sa volonté de coopération avec eux. Chaque pays, grand ou
petit, pourrait y contribuer dans la mesure où il abandonnerait ses idées
reçues sur sa défense et son « intérêt ». Pour la France, il ne s’agirait plus
de s’accrocher aux attributs d’une « grande puissance » : avoir une armée
puissante et sophistiquée, des exportations supérieures aux importations, une
monnaie forte, une grande place dans l’économie mondiale dans le cadre
néo-libéral et libre-échangiste dominant, ou encore une zone d’influence
géographique post-colonialiste réservée. Il ne pourrait s’agir que d’essayer, à
son niveau et avec les moyens dont elle dispose réellement, d’avoir une
influence sur la société mondiale en vue de la rendre plus pacifique, plus
prospère et plus juste. Au lieu de tenter de s’emparer de la part du gâteau la
plus large possible, au lieu de suivre la politique militariste, néolibérale et
libre-échangiste des États-Unis, il s’agirait d’adopter à notre échelle une
vision planétaire totalement différente, pacifiste, coopérative, comportant un
degré raisonnable de protectionnisme régional et de marche vers une
mondialisation politique. En d’autres termes d’essayer de faire en sorte que
les politiques étrangères soient désormais celles des peuples.
« Faisons un rêve ! »
Ce sont les rêves qui
ont toujours dirigé les politiques étrangères. Rêves d’hégémonie ou d’empire
depuis l’origine de l’histoire, pour la gloire des conquérants et pour
l’orgueil des peuples dominants. Rêves conduisant à des guerres sans fin, à
l’exaltation du militarisme, à la destruction des ennemis, à des régimes
d’oppression, à des sociétés de classes, à des décadences dévastatrices.
Aujourd’hui, la notion même de « conquête territoriale » est devenue ridicule.
Il faut donc imaginer d’autres rêves.
Imaginons donc que la
France, tirant la leçon du fait qu’elle « n’a plus de menaces auprès de ses
frontières », décide de réduire de moitié son budget militaire et d’affecter
les crédits ainsi économisés à un « budget de la paix », avec pour objet principal
l’aide aux pays les moins avancés. Cette capacité de financement d’une aide à
l’éducation, à la santé, à la construction d’infrastructures, à
l’industrialisation, lui donnerait en réalité une capacité d’influence sur
l’évolution des problèmes mondiaux beaucoup plus grande que celle qu’elle croit
encore avoir en raison de sa qualité de puissance nucléaire ou de la
participation d’une petite part de son armée aux interventions des casques
bleus de l’ONU.
Qu’il s’agisse du Moyen-Orient, des relations avec la Chine ou l’Inde, des problèmes d’immigration, ou des types de solution à apporter à la construction de l’Europe et à l’établissement d’une gouvernance mondiale, nul pays n’est pris au sérieux aujourd’hui s’il ne dispose de financements correspondant à ses conceptions. La « force de frappe » en matière d’intervention sur les problèmes mondiaux n’est plus ni nucléaire ni militaire. Elle réside dans la puissance financière qu’on consacre à la défense de ses idées et de sa vision du monde – ce qui suppose qu’on ait une telle vision !
Qu’il s’agisse du Moyen-Orient, des relations avec la Chine ou l’Inde, des problèmes d’immigration, ou des types de solution à apporter à la construction de l’Europe et à l’établissement d’une gouvernance mondiale, nul pays n’est pris au sérieux aujourd’hui s’il ne dispose de financements correspondant à ses conceptions. La « force de frappe » en matière d’intervention sur les problèmes mondiaux n’est plus ni nucléaire ni militaire. Elle réside dans la puissance financière qu’on consacre à la défense de ses idées et de sa vision du monde – ce qui suppose qu’on ait une telle vision !
Une utopie ? Bien sûr !
Ceci dit, il n’y a
évidemment aujourd’hui aucune chance de voir ce rêve se réaliser !
Une nouvelle « grande politique » n’est pas pour demain. Entre une droite
archaïque et militariste à outrance. et une gauche social-démocrate au pouvoir,
les débats qui ont lieu actuellement sur son programme ne laissent rien espérer
à ce sujet : ils n’ont rien de réellement novateur en matière de la politique
militaire ou de politique étrangère.
L’absence
d’approfondissement politique de l’Union Européenne continuera de menacer
d’éclatement la zone euro et la perspective de nouveaux élargissements
probables à moyen terme (Serbie, Monténégro, Macédoine, Kosovo) d’affaiblir
encore sa cohésion. Les paradis fiscaux continueront à encourager la fraude et
la corruption. L’immigration continuera à croître sans régulation, l’importance
du chômage structurel aussi. Les crises monétaires se multiplieront parce que
néolibéralisme et le libre-échangisme triompheront longtemps encore. Les crises
sociales, aggravées par la poursuite de la réduction des acquis sociaux,
deviendront de plus en plus sévères.
C’est seulement quand il
deviendra absolument évident qu’il n’y a pas d’autres réponses aux crises qu’un
renversement des politiques suivies qu’il deviendra concevable de transformer
la société. L’histoire nous apprend que la manipulation des forces sociales est
possible, mais qu’elle n’exclut pas les erreurs dramatiques. Ce sont des
épreuves difficiles qui sont en préparation. Il faudrait pouvoir faire un bon
usage des crises. La seule manière d’y parvenir est de tirer les leçons de
l’Histoire, de tenter de montrer que les sentiments identitaires peuvent être
transformés et élargis sans frustrations, d’habituer nos concitoyens à se
considérer en même temps citoyens de leurs pays et citoyens du monde, bref de
rendre de plus en plus familière la vision d’un autre type de société que celle
que nous connaissons.
Il est indispensable de
commencer dès maintenant à tenter de convaincre les peuples que leur « grandeur
» se situe ailleurs que dans le nombre de chars ou de bombes dont ils peuvent
disposer, que l’institution de budgets de la paix doit commencer à remplacer
les budgets de la guerre, que la construction européenne et les constructions
régionales en général doivent être approfondies, que de très grands projets
planétaires doivent être entrepris, que les institutions mondiales doivent être
repensées, que les politiques extérieures doivent être au service des peuples
et non à celui des privilégiés.
Une révolution
intellectuelle et identitaire de ce genre ne se fait pas en un jour. C’est la
raison pour laquelle elle doit être entreprise sans délai.
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