Elle n’intéresse guère les Français. Le chômage, le financement de leurs retraites, le montant de leurs salaires, la sécurité dans la rue, les problèmes posés par l’immigration les préoccupent davantage. Et ils pensent que tout cela ne relève que de la politique intérieure. Ils laissent aux diplomates le soin de soutenir « l’intérêt national » – la conquête de marchés d’exportation, l’usage de la langue française, la « grandeur » de la France -, et aux militaires celui de s’occuper de la défense du territoire. Ils savent que la crise économique est mondiale, mais ils ne comprennent pas grand-chose aux négociations relatives au sauvetage des banques ou aux problèmes monétaires.
Deuxièmement
L’inspiration de la politique étrangère reste, pour l’essentiel, commune à la droite et à la gauche. Elle est nationaliste et militariste et elle s’inscrit dans le cadre du néolibéralisme triomphant. Les clivages sont ailleurs – entre le fédéralisme européen et Europe des États, entre militarisme et ouverture pacifique – mais ils passent par les personnalités, non par les partis ou les syndicats.
Troisièmement
La définition de la politique étrangère de la France s’effectue dans la confusion. Elle obéit à des influences contradictoires dans un monde en évolution rapide. D’une part notre pays tente depuis 1945 de regagner par divers moyens un statut de grande puissance, qu’il a perdu avec sa défaite en 1940 et la décolonisation de son « empire » à partir des années soixante. Il n’est pas le seul : ses deux voisins, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, tentent eux aussi, chacun à sa manière, de surmonter les frustrations identitaires dues à leur perte de statut de grande puissance. La France a d’autre part longtemps cherché, sans vraiment la trouver, sa place dans la confrontation Est-Ouest qu’entraînait dans le monde occidental le leadership américain. Elle ne progresse guère dans le processus complexe de la construction de l’Union Européenne et de recherche d’une forme acceptable de « gouvernance » mondiale.
Un conservatisme qui dépasse les clivages politiques
La politique étrangère poursuivie par la majorité actuelle mélange des idées reçues datant du XVIIIe siècle, une conception archaïque de « l’intérêt national », la recherche de marchés d’exportation (incluant les ventes d’armements), la défense de la langue française (qui « remplace » une politique d’aide digne de ce nom aux pays pauvres) et enfin la soumission aux conceptions américaines en matière militaire et de lutte contre le «terrorisme international ».
En fait il faut bien reconnaître que cette situation n’est pas nouvelle. Les politiques des plus récents présidents de la République n’ont pas beaucoup varié par rapport à celles de leurs prédécesseurs. Valery Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy n’ont rien fait pour s’opposer à la pensée unique ultra-libérale et libre-échangiste qui rend très difficile la poursuite de la construction européenne et le développement des pays pauvres. Ils n’ont pas su prendre en compte le fait que la paix règne désormais entre pays européens et, plus généralement, entre pays développés. Ils n’ont donc pas réduit les dépenses militaires et ils ont continué de raisonner en termes militaristes. Ils n’ont pas pour autant réussi à empêcher les drames liés à la désagrégation de la Yougoslavie et à l’aggravation de la situation au Moyen Orient. Et malgré des discours ambitieux ils n’ont pu exercer que fort peu d’influence sur les problèmes de la protection de l’environnement ou de la construction d’une gouvernance mondiale.
Une crise identitaire mondiale
La politique étrangère de la France depuis un quart de siècle souffre en fait des mêmes hésitations que celle des autres pays européens : choix entre résistance et soumission à la pression hégémonique et militariste des États-Unis, manque d’une claire vision au sujet de la poursuite de la construction européenne, absence de détermination au sujet du conflit israélo-palestinien, hésitations pour définir une politique pro-arabe tout en se défendant contre le terrorisme, difficulté d’adaptation des appareils militaires aux menaces réelles ; dans le domaine économique, atermoiements sur l’attitude à adopter vis-à-vis des délocalisations industrielles à l’échelle planétaire, absence de définition d’une mondialisation politique qui soit adaptée à la mondialisation économique ; plus généralement, difficulté extrême à définir un nouveau projet mondial de société.
Mais si la France n’est pas encore sortie de la crise créée par sa dégradation au rang de puissance moyenne et par la décolonisation de son empire c’est en réalité le monde entier qui traverse une crise profonde, essentiellement d’ordre identitaire. La fierté nationale d’un État est souvent fondée sur le souvenir d’un passé militaire glorieux, l’effacement des frustrations subies, la supériorité de ses croyances religieuses ou économiques, l’importance de ce qu’il estime être son apport à la civilisation. Ces sentiments nationalistes s’expriment de façon différente d’un pays à l’autre : les États-Unis poursuivent malgré leurs échecs leur rêve hégémonique, l’Angleterre est toujours tiraillée entre son ex-Commonwealth et son appartenance à l’Europe, l’Allemagne tente de compenser par sa puissance économique les séquelles de son passé, les pays émergents essaient d’oublier la colonisation, l’Iran, poussé par l’Occident, s’enfonce dans une dictature religieuse intransigeante.
Dès lors les politiques étrangères de tous les pays, et en particulier celles des grandes puissances et des puissances moyennes, continuent de s’inspirer d’une conception archaïque de leur « intérêt national » et de leur « défense » par la course aux armements. On commence certes, à des degrés divers, à constater la nécessité d‘un multilatéralisme plus coopératif et même d’une marche vers des formes plus contraignantes de « gouvernance » multilatérale à l’échelle européenne et mondiale. Mais les États-nations, sans doute par crainte d’y perdre au moins pour partie leur identité, ne souhaitent pas avancer très vite dans cette direction. Cette situation induit hésitations et contradictions, variables en intensité selon les personnalités au pouvoir dans les divers pays. Et l’archaïsme propre à la politique des États-Unis peut continuer à dominer la scène mondiale, entraînant le triomphe du militarisme, de l’absence d’ouverture réelle au Tiers-monde, de la religion néolibérale et du libre-échangisme intégral.
Corriger une erreur fondamentale d’appréciation
Les politiques étrangères actuelles sont le résultat d’une erreur fondamentale sur la nature et le caractère structurel des changements en cours. Or ces changements ne sont rien moins que révolutionnaires et peuvent se traduire en quelques idées simples : tous les problèmes devenant essentiellement mondiaux, leur solution exige absolument de dépasser le cadre des États-nations, et dès lors les guerres ouvertes cessent d’être des moyens privilégiés des politiques internationales.
Il s’agirait ainsi, « tout simplement », de remplacer des politiques de guerre par des politiques de paix. La ligne directrice des politiques étrangères devrait être, dans cette nouvelle logique, non de défendre « l’intérêt national » au sens étroit du terme mais d’agir sur le contexte mondial pour tenter de le rendre meilleur pour tous.
La solution dépend du degré de compréhension que chaque pays est susceptible d’accorder aux crises des autres et de sa volonté de coopération avec eux. Chaque pays, grand ou petit, pourrait y contribuer dans la mesure où il abandonnerait ses idées reçues sur sa défense et son « intérêt ». Pour la France, il ne s’agirait plus de s’accrocher aux attributs d’une « grande puissance » : avoir une armée puissante et sophistiquée, des exportations supérieures aux importations, une monnaie forte, une grande place dans l’économie mondiale dans le cadre néo-libéral et libre-échangiste dominant, ou encore une zone d’influence géographique post-colonialiste réservée. Il ne pourrait s’agir que d’essayer, à son niveau et avec les moyens dont elle dispose réellement, d’avoir une influence sur la société mondiale en vue de la rendre plus pacifique, plus prospère et plus juste. Au lieu de tenter de s’emparer de la part du gâteau la plus large possible, au lieu de suivre la politique militariste, néolibérale et libre-échangiste des États-Unis, il s’agirait d’adopter à notre échelle une vision planétaire totalement différente, pacifiste, coopérative, comportant un degré raisonnable de protectionnisme régional et de marche vers une mondialisation politique. En d’autres termes d’essayer de faire en sorte que les politiques étrangères soient désormais celles des peuples.
« Faisons un rêve ! »
Ce sont les rêves qui ont toujours dirigé les politiques étrangères. Rêves d’hégémonie ou d’empire depuis l’origine de l’histoire, pour la gloire des conquérants et pour l’orgueil des peuples dominants. Rêves conduisant à des guerres sans fin, à l’exaltation du militarisme, à la destruction des ennemis, à des régimes d’oppression, à des sociétés de classes, à des décadences dévastatrices. Aujourd’hui, la notion même de « conquête territoriale » est devenue ridicule. Il faut donc imaginer d’autres rêves.
Imaginons donc que la France, tirant la leçon du fait qu’elle « n’a plus de menaces auprès de ses frontières », décide de réduire de moitié son budget militaire et d’affecter les crédits ainsi économisés à un « budget de la paix », avec pour objet principal l’aide aux pays les moins avancés. Cette capacité de financement d’une aide à l’éducation, à la santé, à la construction d’infrastructures, à l’industrialisation, lui donnerait en réalité une capacité d’influence sur l’évolution des problèmes mondiaux beaucoup plus grande que celle qu’elle croit encore avoir en raison de sa qualité de puissance nucléaire ou de la participation d’une petite part de son armée aux interventions des casques bleus de l’ONU.
Qu’il s’agisse du Moyen-Orient, des relations avec la Chine ou l’Inde, des problèmes d’immigration, ou des types de solution à apporter à la construction de l’Europe et à l’établissement d’une gouvernance mondiale, nul pays n’est pris au sérieux aujourd’hui s’il ne dispose de financements correspondant à ses conceptions. La « force de frappe » en matière d’intervention sur les problèmes mondiaux n’est plus ni nucléaire ni militaire. Elle réside dans la puissance financière qu’on consacre à la défense de ses idées et de sa vision du monde – ce qui suppose qu’on ait une telle vision !
Une utopie ? Bien sûr !
Ceci dit, il n’y a évidemment aujourd’hui aucune chance de voir ce rêve se réaliser ! Une nouvelle « grande politique » n’est pas pour demain. Il n’y a rien à attendre d’une droite archaïque et militariste à outrance. Et si la prochaine élection présidentielle amenait la gauche social-démocrate au pouvoir, les débats qui ont lieu actuellement sur son programme ne laissent rien espérer à ce sujet : ils n’ont rien de réellement novateur en matière de la politique militaire ou de politique étrangère.
L’absence d’approfondissement politique de l’Union Européenne continuera de menacer d’éclatement la zone euro et la perspective de nouveaux élargissements probables à moyen terme (Serbie, Monténégro, Macédoine, Kosovo) d’affaiblir encore sa cohésion. Les paradis fiscaux continueront à encourager la fraude et la corruption. L’immigration continuera à croître sans régulation, l’importance du chômage structurel aussi. Les crises monétaires se multiplieront parce que néolibéralisme et le libre-échangisme triompheront longtemps encore. Les crises sociales, aggravées par la poursuite de la réduction des acquis sociaux, deviendront de plus en plus sévères.
C’est seulement quand il deviendra absolument évident qu’il n’y a pas d’autres réponses aux crises qu’un renversement des politiques suivies qu’il deviendra concevable de transformer la société. L’histoire nous apprend que la manipulation des forces sociales est possible, mais qu’elle n’exclut pas les erreurs dramatiques. Ce sont des épreuves difficiles qui sont en préparation. Il faudrait pouvoir faire un bon usage des crises. La seule manière d’y parvenir est de tirer les leçons de l’Histoire, de tenter de montrer que les sentiments identitaires peuvent être transformés et élargis sans frustrations, d’habituer nos concitoyens à se considérer en même temps citoyens de leurs pays et citoyens du monde, bref de rendre de plus en plus familière la vision d’un autre type de société que celle que nous connaissons.Il est indispensable de commencer dès maintenant à tenter de convaincre les peuples que leur « grandeur » se situe ailleurs que dans le nombre de chars ou de bombes dont ils peuvent disposer, que l’institution de budgets de la paix doit commencer à remplacer les budgets de la guerre, que la construction européenne et les constructions régionales en général doivent être approfondies, que de très grands projets planétaires doivent être entrepris, que les institutions mondiales doivent être repensées, que les politiques extérieures doivent être au service des peuples et non à celui des privilégiés.Une révolution intellectuelle et identitaire de ce genre ne se fait pas en un jour. C’est la raison pour laquelle elle doit être entreprise sans délai.
Etait-il vain d’espérer une autocritique collective pour sortir par le haut de compromissions à courte vue avec les pouvoirs établis du monde arabo-musulman proche ? A droite, mais aussi à gauche de l’échiquier politique français, beaucoup se sont fourvoyés. Jusqu’au bout, illustrée caricaturalement par le comportement de la ministre des Affaires étrangères, une raison d’Etat cynique a conduit à privilégier la collusion avec des régimes autoritaires et corrompus contre un pari sur l’avenir démocratique des peuples. Obsédé par la catastrophe iranienne, tétanisé par le 11 septembre, prêt à tout pour sécuriser son approvisionnement énergétique, l’Occident dans son ensemble n’a développé qu’une vision réductrice des sociétés arabes et, plus largement, musulmanes. Une loupe déformante a ignoré la complexité des situations et l’ampleur des attentes populaires pour ne discerner que des déferlantes islamistes en attente. Face à elles, les dictatures sont apparues comme les seules digues vraiment fiables, la promotion de la démocratie qui était présentée comme un objectif n’étant en fait qu’un masque rhétorique. Une idéologie différentialiste cimentait au fond tout cela, enfermant implicitement Arabes et musulmans dans une culture de la soumission et du fatalisme.
Mais voici que ces sociétés se réveillent et que, de la Tunisie au Yémen, de l’Egypte à Bahreïn en passant par la Libye, des révoltes se transforment en Révolution et réinsèrent les peuples arabes dans la dynamique de l’Histoire. On n’est certes qu’au début d’un processus qui est lourd d’inconnues, mais nous devons aujourd’hui vivre sans réserves la joie pure des ruptures libératrices. Celles-ci déchirent le rideau de nos aveuglements et révèlent, dans la diversité des situations nationales, des faits encourageants : des sociétés civiles bien informées malgré la chape des censures, des aspirations multiformes échappant au seul moule religieux tant redouté, une vie démocratique où les partis islamiques pourraient prendre leur place dans un cadre pluraliste accepté… Rien n’est acquis, certes, mais l’essentiel est que l’on soit sorti du dilemme « autocraties » ou « islamismes », que se soit enfin rouvert le champ politique du débat et des affrontements dans un ordre démocratique à consolider.
Il appartient certes aux peuples en cours de libération de définir l’ampleur des ruptures et le rythme des changements. Qui ne voit pourtant que les attitudes et les comportements au Nord de la Méditerranée auront une importance majeure pour la suite des événements ? Pour ne parler que du cas de la France, on ne peut qu’être très inquiet. A quoi tient cette inquiétude particulière ? Malgré des tensions tenant essentiellement aux inégalités sociales, la voie française de l’intégration axée sur une conception citoyenne de la nation, le refus des communautarismes et la laïcité, avait offert jusqu’ici un cadre suffisamment souple pour concilier l’égalité citoyenne avec une diversité culturelle croissante. Au moment où nos partenaires du Sud accèdent à la liberté, préserver en France le « modèle » établi devrait être une préoccupation prioritaire car les échanges et les emprunts croisés croîtront de plus en plus avec l’autre rive. La Méditerranée ne sera plus une barrière identitaire mais un pont entre des sociétés dont le vécu et les aspirations se rapprocheront intimement. Des métissages féconds pourront se développer. Ce qu’un « Processus de Barcelone » bancal et une artificielle « Union pour la Méditerranée » avaient raté pourrait enfin refaire sens (cela pour peu qu’une Palestine libérée voie enfin le jour).
Les institutions qui sont à reconstruire au Sud le seront dans un contexte sociétal où les problèmes affrontés de ce côté-ci vont se retrouver, et cela avec une ampleur particulière. Mais si les inégalités sociales et régionales comme les retards économiques figureront certes au premier rang, ils seront d’autant mieux surmontés que les défis liés à la diversité culturelle (religieuse, linguistique…) seront eux-mêmes traités à la bonne hauteur. Ces défis sont en effet particulièrement redoutables car ils touchent au cœur du vouloir vivre ensemble et de l’organisation des solidarités ; or, sur ces questions-là, notre expérience hexagonale acquise dans la durée à travers tant de conflits pourrait constituer demain une source de réflexions utile, et peut-être d’inspiration pour des partenaires soucieux de consolider leurs jeunes démocraties en les préservant des affrontements religieux et de l’émiettement communautaire.
Encore faudrait-il que notre modèle républicain demeurât ferme sur ses principes de base ; et vigilant d’abord sur tout ce qui touche à la laïcité. Celle-ci, rappelons-le, est d’abord une construction juridique qui, avec « la » loi fondatrice de 1905, s’est voulue de conciliation : la liberté de croyance et de pratique cultuelle est reconnue et garantie à tous par un Etat neutre qui s’interdit d’intervenir dans le domaine spirituel. Cet Etat, a fortiori, ne doit privilégier aucun culte. Mais il est vrai que, dans les pays majoritairement musulmans, l’ordre laïque a souvent été vu à tort comme d’inspiration athée et/ou hostile à l’Islam. Un travail d’explicitation des apports pacificateurs à long terme de la laïcité est donc urgent. Il l’est d’autant plus qu’une série de mesures, de maladresses et d’instrumentalisations sont venues accroître le brouillage des perceptions touchant à ce qu’elle est réellement.
Alors que des libertés avaient imprudemment été prises au plus haut niveau de l’Etat avec les principes de la neutralité laïque (pensons au propos du « Discours de Latran » sur l’instituteur et le curé !), des utilisations politiciennes de cette même laïcité ont libéré une parole antimusulmane. Ce n’est pas le lieu ici (les faits sont dans toutes les mémoires) de passer en revue toutes les bévues dont le débat sur l’identité nationale a constitué le point d’orgue. La vigilance dans la défense des valeurs républicaines de base est certes nécessaire et bienvenue quand des sujets de société inédits perturbent la collectivité, mais l’exploitation des émotions d’une opinion mal informée est dangereuse et condamnable. La gauche comme la droite sont à critiquer, mais leurs « fautes » ne sont pas de la même nature.
A gauche, une certaine vision confond souvent le droit et l’ordre laïques fondés sur une neutralité égalitaire à l’égard des cultes, avec une philosophie militante qui voudrait intégrer le combat de la raison contre les obscurantismes religieux au sein même du dispositif institutionnel. S’il y a là un écho d’anciennes divergences, rappelons que les idées de Jaurès, adepte de l’apaisement, avaient en leur temps prévalu sur celles de Combes. Alors que la vigilance anticatholique d’autrefois se reporte sur un islam nourrissant toutes les méfiances, il serait urgent d’entendre à nouveau la voix de Jaurès et de promouvoir une laïcité tranquille contre certaines approches par trop rigides. Une démarche apaisée concilierait une grande détermination dans la défense des principes laïques avec une pratique plus confiante des « accommodements raisonnables » susceptibles de faciliter l’intégration concrète des musulmans (intégration qui, au demeurant, est en bien meilleure voie que ce qu’une vision myope de la société française discerne).
Face à cette rigidité présente à gauche, la démarche sans principes de la droite est autrement grave : des préoccupations politiciennes immédiates la conduisent à sacrifier des enjeux collectifs essentiels. Enjeu interne : une intégration harmonieuse dans la nation de sa composante de culture musulmane. Enjeu externe : présenter aux sociétés en mouvement outre Méditerranée un fonctionnement institutionnel exemplaire, axé sur la conciliation raisonnée des différences culturelles et cultuelles. C’est précisément cet exemple, plus utile que jamais à un moment où les révolutions de la rive Sud risquent d’être soumises à de fortes tensions, qu’une politique sans vision oublie. L’affrontement concurrentiel est violent entre une Droite républicaine incertaine sur ses principes et un Front National relooké mais fidèle à ses haines recuites. Il conduit à des surenchères dangereuses et de plus en plus nauséabondes. Nous avions eu un débat ambigu sur l’identité nationale, lourd d’une islamophobie qu’il a tendu à avaliser. Dans la même voie, nous avons aujourd’hui l’ouverture d’un nouveau front axé sur le refus du « multiculturalisme » et de son prolongement « communautariste » (lequel vise à inscrire la diversité dans le droit et les institutions). Le propos est d’autant plus absurde que si cette dérive a tendu à prendre corps ailleurs en Europe, en France ce danger n’a jamais correspondu à une réalité. Peut-on croire qu’en confondant « multiculturalisme » et « diversité culturelle », le Chef de l’Etat n’a fait que révéler un manque de culture dont il a déjà donné maintes preuves ailleurs ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une posture idéologique dangereuse, d’une instrumentalisation politique visant à concurrencer les frontistes sur leur nouveau terrain d’élection : la dénonciation des dangers de la présence musulmane ? Plusieurs annonces récentes démontrent bien qu’il s’agit de cela, et d’abord celle concernant l’organisation prochaine par le parti majoritaire d’une « grande journée de confrontation » sur le multiculturalisme et « la place des religions dans une République laïque », sur « l’intégration de la religion musulmane (la seule explicitement mentionnée !) dans cette République laïque ». Loin d’annoncer une réflexion sur les bienfaits d’une laïcité ouverte, le projet prend tout son sens agressif à la lumière de la déclaration présidentielle qui lui est concomitante : « Je ne veux pas de minarets, pas d’appels à la prière dans l’espace public, pas de prières dans la rue. » (Le Monde, 17 février 2011).
Alors que l’Histoire abat une à une les cloisons entre les deux rives, les mêmes aspirations au mieux-vivre se rejoignent au-delà des différences culturelles. Travailler à ce qui rapproche est un impératif et chaque société est tenue d’offrir ce qu’elle a de plus constructif sous cet angle. Les valeurs républicaines et laïques ne sont pas des références mortes et ont beaucoup à dire encore. Encore faut-il ne pas les dévoyer dans des entreprises subalternes et médiocrement politiciennes. Sur ce point, la manipulation en cours du thème de l’islam et l’affirmation de son incompatibilité avec notre système de valeurs est pire qu’une erreur : une mauvaise action nous mettant à contresens de l’Histoire.
Une société sans guerre est parfaitement concevable aujourd’hui. Elle serait même à portée de la main si les idées reçues en matière de sécurité et de « défense nationale », et les politiques qui en résultent, n’étaient encore profondément archaïques et inadaptées. C’est dire que la disparition de la guerre comme moyen de relations internationales dépend des idées que nous en avons. La question est donc de savoir si ces idées peuvent être changées, modernisées et devenir plus efficaces que celles qui règnent encore.
Les idées reçues
Les arguments en faveur de l’éternité du phénomène « guerre » sont sans doute très impressionnants.
Tous les États, et en particulier les principales puissances, continuent d’entretenir des armées puissantes et sophistiquées. Les politiques étrangères et de sécurité ont encore pour objet, comme au XIXe siècle, la protection des frontières des nations. Le monde connaît aujourd’hui un grand nombre de guerres qu’il semble impossible d’arrêter. Le conflit israélo-palestinien s’est soudain aggravé et entraîne des destructions dans toute la région et l’insécurité permanente en Israël et dans les territoires palestiniens. Les guerres civiles se développent en Irak, en Afghanistan, au Sri Lanka, en Colombie, en Somalie, au Soudan, en Côte d’Ivoire, et dans de nombreux autres pays. Les attentats terroristes continuent de menacer les pays développés. L’extension de quelques-uns de ces conflits, par exemple au Moyen Orient, à la Syrie et à l’Iran, reste menaçante. Enfin l’idée de guerre préventive reste très présente dans la politique américaine. Pourquoi pas demain la Corée du Nord ou tout autre pays dont l’armement et le comportement pourraient sembler dangereux ? Tout se passe comme si, en laissant ce climat de guerres se développer, on risquait, sans autrement s’en inquiéter, de s’orienter vers une quatrième guerre mondiale.
La transformation de cette situation peut donc paraître impossible. Les efforts de « maintien de la paix » ou de « rétablissement de la paix », sous l’égide de l’ONU ou de l’OTAN sont dérisoires et inefficaces. Le « Livre blanc français » de 1994, publié sous un gouvernement Balladur, constate, pour commencer son analyse, que « pour la première fois dans l’histoire, la France n’a plus de menaces auprès de ses frontières ». Une telle constatation aurait pu et dû conduire à une révision fondamentale de notre politique militaire. Or le même livre blanc continue de préconiser la même politique de financement et d’entretien du même type d’armée. En contradiction avec sa première affirmation sur la disparition des menaces, il justifie sa position par la dispersion dans le monde de territoires appartenant à la France, et par le fait que le monde est plein de périls qui pourraient concerner les intérêts de notre pays.
La thèse est donc qu’en raison de l’imprévisibilité de la situation mondiale, il faut continuer de conserver une réponse militaire. En d’autres termes, on ne sait jamais : les menaces peuvent venir d’ailleurs, il ne faut surtout pas « baisser la garde » et il est du devoir de tout responsable politique de maintenir une armée moderne et sophistiquée capable de répondre à tout ce qui peut mettre en question l’indépendance du pays.
Cette philosophie, qui se croit réaliste, s’appuie sur l’expérience de plus de 6 000 ans d’histoire. Elle a été formulée depuis longtemps dans trois proverbes : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », « Il y aura toujours des guerres » et enfin la célèbre formule de Clausewitz : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». C’est ce que l’on appelle « la sagesse des nations ». Cette vision des choses a aussi des fondements sentimentaux profonds : la tradition de respect pour les défenseurs de la patrie, combinée d’ailleurs avec l’admiration pour les « grands conquérants » du passé qui ont assuré la “gloire de la France” ou celle de l’Angleterre ou de tout autre grand pays. L’identité nationale se confond donc dans les esprits et dans les cœurs avec sa volonté de défense. Une armée moderne et forte semble indissociable de la notion même de patrie. Et ceux qui oseraient critiquer une telle vision des choses risquent fort d’être accusés soit de lâcheté soit de trahison.
Ainsi donc la tradition, les sentiments identitaires, le patriotisme, l’idée que l’on se fait du courage au combat, la conviction qu’il faut “être réaliste” se combinent pour maintenir, quels qu’aient pu être les changements, les politiques de défense nationale qui ont été conduites dans le passé, même si elles risquent de conduire à des résultats de même type dans l’avenir. Aucun effort n’est fait, ni ne paraît même possible, pour essayer d’identifier les types de menaces qui peuvent subsister, ni pour inventer une réponse adéquate. Nul ne semble imaginer que les menaces nouvelles sont très différentes de celles qui ont existé dans le passé, ni qu’elles requièrent une réponse plus politique que militaire, ni que, s’il faut encore une réponse militaire, elle puisse exiger une révision totale des moyens de défense.
En d’autres termes les transformations fondamentales qui se sont produites dans la seconde moitié du XXe siècle dans la conception de la sécurité internationale semblent tout d’un coup oubliées. L’appel solennel que le général Eisenhower, qui était orfèvre en la matière, a lancé à son peuple, en quittant la présidence des États-Unis, contre les dangers que représentait ce qu’il a appelé le « complexe militaro-industriel », n’a pas été entendu. La politique des États-Unis d’Amérique a en effet consisté, après le démantèlement de l’URSS à mettre à l’écart le processus de négociations de la CSCE, qui avait conduit à accepter une réduction importante des armements, et à renforcer l’OTAN. En transformant la CSCE en une organisation permanente (OSCE) on a en fait supprimé le processus de négociation qui avait donné de brillants résultats et on l’a confiné en des activités secondaires (contrôle d’élections, droits de l’homme, médiations dans de rares cas). En renforçant l’OTAN on a redonné aux militaires et au développement des armements le rôle principal.
Et ce retour en arrière vers le militarisme traditionnel a été suivi par les Européens, à qui les Américains ont même réussi à donner mauvaise conscience en les accusant d’être un “nain militaire” par comparaison avec la toute puissante armée des États-Unis. Ce tour de force a même été complété par l’invention d’un nouvel ennemi ; “Nous vous avons privé d’ennemi” avait dit aux Américains un politologue soviétique Arbatov au temps de la politique Gorbatchev. Les budgets militaires risquant de beaucoup souffrir d’une telle absence, il était urgent d’en réinventer un. Les attentats du 11 septembre ont facilité la tâche des militaristes. Et c’est ainsi qu’est né le “terrorisme international”. En le présentant comme une organisation unique, démoniaque et qui a juré la mort de la civilisation occidentale (Al Quaida), on a parfaitement remplacé l’ancien “communisme international” et il est possible de retourner à la course aux armements et à la prospérité des marchands d’armes ; on n’a même pas besoin de se demander si les armes produites (chars, avions, ou missiles) peuvent avoir quelque efficacité contre des attentats de kamikazes, ni de se préoccuper de savoir si les attentats ne sont pas les fruits des fanatismes les plus divers provoqués par la misère, l’ignorance, le désespoir, et l’arrogance même des occidentaux.
Il a été ainsi très facile de manipuler des esprits qui ne demandaient en quelque sorte qu’à retourner au confort intellectuel des idées reçues. Pour lancer la guerre en Irak l’administration américaine a cru toutefois nécessaire de recourir au mensonge d’État en affirmant que le dictateur Sadam Hussein détenait des armes de destruction massive ce qui s’est révélé entièrement faux. Mais la découverte de ce mensonge n’a pas empêché le Congrès américain de voter plus de 400 milliards de dollars de crédits pour une guerre qui se révèle un désastre absolu, mais un pactole pour le complexe militaro-industriel.
En définitive les idées reçues et les politiques qui en résultent peuvent donc sembler assurer pour longtemps encore un « bel avenir » à la guerre.
La marche lente mais irrésistible vers la paix
En fait cette vision du problème relève d’un faux réalisme et ignore la nature même du changement qui est en train de se produire au sein de la société mondiale. La phase de militarisme que nous vivons aujourd’hui, ne représente que les derniers sursauts d’une philosophie périmée. L’influence des idées archaïques des États-Unis d’Amérique est déjà déclinante et l’adoption d’une philosophie nouvelle est en train, lentement mais sûrement de remplacer celle qui règne encore. La fin de l’ère militaire est sans aucun doute une très grande révolution, mais elle est maintenant devenue inévitable.
C’est en Europe que cette nouvelle approche du problème de la sécurité est née, en raison de la nécessité pour les Européens de tirer les leçons des deux guerres mondiales. Cette nouvelle philosophie politique de la sécurité a été inventée et mise en pratique par Jean Monnet dans les années 1 945 – 1 950. Robert Schuman, de Gaulle, Adenauer et quelques autres hommes politiques ont confirmé cette orientation qui consistait essentiellement à chercher à s’attaquer aux causes des guerres afin de les éviter. Au lieu de toujours préparer la guerre pour avoir la paix, elle cherche au contraire à “préparer la paix en supprimant les causes du recours à l’agressivité”. Et ce faisant elle a fait faire de grands progrès dans la connaissance de ces causes de guerre et dans les méthodes qui devraient permettre de les éviter.
Il est sans doute normal qu’une approche aussi nouvelle et aussi révolutionnaire ait rencontré d’énormes obstacles avant d’être adoptée, et notamment ceux dressés contre elle par les intérêts investis dans les appareils militaires, ainsi que par la paresse d’esprit. Mais les conditions de sa naissance et de ses premiers succès démontrent comment elle a pu renverser les obstacles qui ont été dressés contre son développement.
C’était évidemment un acte politique de première grandeur que de commencer à lancer entre 1945 et 1950 la construction d’une entité supranationale en Europe. Cette tentative reposait sur la conviction que les guerres en Europe avaient été dues pour l’essentiel aux frustrations identitaires subies par les peuples, qu’il fallait créer une situation telle qu’elles ne puissent plus se reproduire, et que cet objectif était accessible en organisant la coopération entre nations sur un pied d’égalité. Cette vision des choses s’opposait à la philosophie dite de « sécurité collective » que l’on tentait par ailleurs d’instituer dans le cadre de l’ONU, et qui fondée sur la répression militaire des agressions, devait démontrer très rapidement son inefficacité absolue. Au contraire, comme l’on sait, l’établissement de la Communauté puis de l’Union européenne a eu pour effet, alors même que cette construction n’est pas terminée, de transformer en zone de paix un continent dont les dissensions avaient depuis plus de mille ans produit d’innombrables guerres, dont notamment les deux guerres mondiales. Les risques de guerre entre les “grandes puissances” européennes, aussi bien qu’entre de plus petits pays ont disparu. Le livre blanc de 1994 déjà cité a raison : aucun pays européen n’a plus désormais de menaces auprès de ses frontières. Les vœux des poilus de 1914-1918 qui avaient voulu que la première guerre mondiale soit la dernière des guerres ont été enfin réalisés, avec une guerre mondiale de retard. Il est difficile de dire qu’il ne s’agit pas d’une révolution. Jean Monnet et ceux qui l’ont suivi ont réalisé ce prodige incroyable, longtemps considéré comme utopique.
Cette nouvelle sagesse européenne ne s’est sans doute pas étendue immédiatement au reste du monde, mais en fait tous les pays développés ont adopté les uns à l’égard des autres des politiques de paix qui durent depuis 1945. Les peuples riches n’ont plus envie de se faire la guerre, ni d’en subir les dévastations et les millions de morts. Ils aiment davantage construire que détruire. Et la notion de “conquête territoriale “est devenue ridicule. Cette conséquence de la prospérité économique est aussi une révolution qui mérite quelque attention. Et ce devrait être aussi un élément important de l’approche politique de la paix.
La découverte de l’arme nucléaire a aussi entraîné une transformation fondamentale des mentalités. Les chercheurs qui avaient mis cette arme au point avaient pensé qu’elle rendrait la guerre impossible. Niels Bohr disait en 1943 : « la nouvelle arme exigera de l’humanité de transcender son habitude ancestrale de faire la guerre” ». et Bunch Brodie écrivait en 1946 : « Jusqu’à maintenant, les objectifs essentiels de l’establishment militaire ont été de gagner les guerres, dorénavant l’objectif sera de les éviter ». Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé, mais cette arme a eu pour effet non négligeable d’empêcher la transformation de la guerre dite “froide” entre l’Est et l’Ouest en une guerre véritable. Elle a même suscité l’invention de processus nouveaux de négociation entre ennemis, qui, eux aussi, ont été éminemment révolutionnaires. Il y a d’abord eu les accords dits de “maîtrise des armements”. Ces accords (entre les États-Unis et l’URSS) de 1972 (SALT I (ABM)) et de 1979 (Salt II) limitaient non seulement le nombre des missiles intercontinentaux porteurs d’armes nucléaires que chaque partenaire pouvait entretenir, mais limitaient aussi les moyens de défense contre ces missiles. Ils prévoyaient enfin la vérification de leur observation par des “moyens techniques nationaux” (c’est-à-dire par les satellites d’observation). Il s’agissait du premier renversement du principe du secret de l’information sur les activités de l’adversaire. Il s’agissait avant tout d’éviter qu’un accident ne déclenche la terreur nucléaire.
Ce que l’on a appelé la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (CSCE ou processus d’Helsinki) est venu accroître encore l’ensemble des mesures de protection contre l’éventualité d’une guerre. Ces négociations, engagées dans le scepticisme le plus général à Helsinki en 1972, entre tous les pays des deux camps et non plus seulement entre leurs deux leaders, ont été poursuivies sans discontinuité pendant un quart de siècle et ont abouti à détruire les principes sacrés de la souveraineté absolue, du secret en matière militaire, et de la guerre comme moyen normal de la politique. Ces négociations ont eu pour originalité :
- de définir le type de gages que l’on pouvait se donner mutuellement dans le domaine de la sécurité militaire, mais aussi dans ceux des droits de l’homme et de l’économie (c’est ce que l’on a appelé les trois corbeilles),
- d’instituer des « mesures de confiance et de sécurité », militairement significatives, politiquement contraignantes, vérifiables et applicables dans une zone s’étendant de l’Atlantique à l’Oural. Ces mesures comportaient la notification quarante deux jours à l’avance de toute activité militaire impliquant plus de 13 000 hommes ou 300 chars de combat, l’échange de calendriers annuels d’activités militaires, l’institution de mesures d’inspection sur place, l’invitation d’observateurs aux manœuvres, etc. Il s’agissait donc de démontrer que l’on n’avait réciproquement que des intentions pacifiques.
Cette nouvelle approche, qui consistait à continuer d’entretenir des appareils militaires puissants et sophistiqués, mais en faisant en sorte qu’ils ne puissent pas être utilisés les uns contre les autres, devait naturellement conduire à prendre au sérieux la réduction des armements. Et c’est effectivement ce qui s’est passé, à partir de 1985, avec l’arrivée de Michaël Gorbatchev au pouvoir. Entre 1986 et 1995 ont été signés une dizaine de traités de réduction des armements dont l’énumération complète serait fastidieuse, mais qui portaient sur la réduction, atteignant 30 puis 60 %, des charges nucléaires à usage stratégique (START I et START II), sur le retrait d’Europe de toutes les armes nucléaires tactiques, sur la réduction des armes conventionnelles en Europe (FCE), sur l’interdiction des armes chimiques, sur le survol réciproque par des avions de reconnaissance non armés des pays de l’OTAN et du pacte de Varsovie (traité Ciel Ouvert), etc.
Il est difficile de contester que le développement de cette culture de vérification réciproque, de coopération dans tous les domaines et de réduction des armements représente une révolution totale dans les relations entre les peuples. Il était même prévu, et il eut été normal, qu’elle s’étende à l’ensemble du monde : d’où les projets d’établir une Conférence sur la sécurité et la coopération en Méditerranée (CSCM) et la proposition de Michaël Gorbatchev d’en faire autant pour l’Asie (CSCA). Ainsi en 1995 on aurait pu espérer que la marche vers la paix mondiale, c’est-à-dire ers la civilisation allait se poursuivre pour le bonheur de l’humanité.
Comme nous l’avons dit ci dessus, cette marche a été interrompue par l’archaïsme des conceptions américaines à ce sujet, sous l’influence du complexe militaro-industriel. Les illusions sur le « maintien de la paix par la force » continuent de régner à l’ONU et ailleurs. L’un des arguments des manipulateurs qui préconisent la course aux armements est que nous serions entrés dans une “guerre des cultures”. En diabolisant l’ensemble des peuples islamiques, on conforte ainsi et on étend l’image de ce nouvel ennemi dont les marchands d’armes ont besoin. L’on peut encore croire, au vu de la politique de l’administration Bush au sujet de la prolifération nucléaire, que nous sommes entrés dans une nouvelle période de “montée des périls”, très comparable à celles qui se sont conclues dans l’histoire par des cataclysmes.
C’est donc de l’Europe que dépend en définitive le sort de la paix. Mais ce serait une erreur de croire qu’elle n’a aucune chance de faire accepter sa nouvelle philosophie au niveau planétaire.
Un renversement des politiques étrangères actuellement suivies est en effet probable parce que les échecs des politiques militaristes ne peuvent qu’en démontrer l’absurdité. Les raisons pour lesquelles le combat pour la paix sera finalement gagné sont les suivantes :
La nature des menaces par rapport au siècle précédent a complètement changé. Il n’y a plus aujourd’hui, comme nous l’avons vu, de menaces de guerre entre pays développés. Les guerres qui se poursuivent sont toutes situées dans le Tiers-monde et proviennent soit d’oppositions tribales, soit de la misère et de l’exploitation, soit de l’agressivité des pays riches, soit de ces causes combinées. Et s’ajoute à tout cela le risque majeur encore sous estimé de la pression migratoire que les masses pauvres exercent aujourd’hui sur les pays riches. Les chiffres à cet égard sont incontestables : il existe aujourd’hui 6 milliards de pauvres contre 1 milliard de riches, il y en aura 7 en 2 020 et 8 en 2030, alors que le nombre des riches ne sera pas accru.µIl n’est pas plus difficile de résoudre le problème de la paix au niveau planétaire aujourd’hui que ne l’a été celui de la paix en Europe au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Les échecs répétés des politiques actuelles en Irak, au Moyen Orient, en Afghanistan, en Colombie et ailleurs finiront, s’ils se poursuivent ou s’aggravent, par ouvrir les yeux de quelques hommes d’État.
L’expérience historique a permis de découvrir que :
- ce sont les frustrations identitaires qui conduisent les peuples aux folies collectives et à la violence ; c’est quand les peuples se sentent méprisés ou injustement traités qu’ils cherchent des compensations dans les régimes forts et l’agressivité,
- c’est la pauvreté et l’ignorance qui engendrent les fanatismes, – la prospérité au contraire rendant les peuples plus pacifiques parce qu’ils ont d’autres champs d’ambition que la guerre et la conquête,
- le résultat le plus évident de l’inégalité entre pays riches et pays pauvres est l’énorme pression migratoire qui continue de grandir. L’attraction irrésistible que la richesse des pays développés exerce sur les masses de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie va s’accroître de façon exponentielle. C’est une illusion absolue que de croire que la protection des frontières et le renvoi dans leurs pays des immigrants pourront permettre d’arrêter ces flux. Il suffit de consulter les prévisions démographiques pour s’en convaincre,
- les véritables menaces proviennent de ces effets combinés,
- l’accroissement de l’aide aux peuples pauvres, seule solution au problème de l’invasion migratoire -, pourrait être facilement permis par les économies qui seraient réalisées par la réduction négociée des armements.
- Les idées soutenues surtout par les États-Unis au sujet de la sécurité sont simplement en train de devenir ridicules. Il n’est évidemment pas vrai que les occidentaux et les États-Unis d’Amérique en particulier soient plus sages que les autres pays parce que plus puissants. Le traité de non-prolifération nucléaire est l’exemple le plus clair de ce genre de stupidité, selon laquelle : seuls les pays riches auraient le droit de détenir l’arme atomique, parce qu’ils seraient les seuls capables de résister à la tentation de s’en servir. L’attitude aujourd’hui à l’égard de l’Iran à ce sujet comme si l’on voulait oublier qu’il est un grand pays, héritier d’une grande civilisation, est caractéristique de ce genre d’arrogance qui ne pourra évidemment pas perdurer.
- Il en ira de même de l’absence de considération à l’égard des autres cultures qui se manifeste par la faiblesse des efforts faits pour les comprendre et pour engager avec elles le dialogue indispensable pour trouver les bases d’un consensus minimum sur le rôle des religions, la tolérance réciproque et la laïcité des États. La diabolisation de l’Islam qui tente de s’imposer aujourd’hui en Occident deviendra inévitablement à la fois ridicule et odieuse. L’imposition de politiques économiques contraires au développement des pays pauvres, qui est aussi caractéristique de l’attitude de l’Occident aujourd’hui, démontrera rapidement son irrationalité. Les politiques poursuivies dans les négociations de l’OMC, les politiques d’ajustement toujours recommandées par le FMI, le triomphe incontesté du néolibéralisme au niveau international vont à l’encontre des besoins des pays en développement et de l’éradication de la pauvreté et de l’ignorance que l’hypocrisie officielle persiste à prétendre poursuivre. Un renversement de ces politiques s’avérera nécessaire inévitablement.
- L’hégémonie politique et militaire des États-Unis a atteint en effet ses limites. De nombreux pays européens et non des moindres ont déjà refusé à s’associer à la guerre en Irak, et ceux qui ont cru devoir le faire commencent à retirer les troupes souvent symboliques qu’ils avaient envoyées. Les politiques d’agression contre l’Iran et la Corée du Nord sont contestées par de nombreux pays, ce qui rend difficile de les mettre en œuvre. La politique américaine au Moyen Orient a démontré jusqu’ici son inefficacité. L’Amérique latine enfin conteste de plus en plus le colonialisme des États-Unis. Il est banal de constater que le monde unipolaire issu de la fin de la guerre froide est en train de céder la place à un monde multipolaire dans lequel il sera indispensable de résoudre les problèmes planétaires – sécurité, environnement, commerce, économie par la négociation et non par la force. Cette direction collective de la planète devra inventer des institutions et des méthodes nouvelles pour y faire face. L’élection de Barak Obama laisse espérer une réorientation vigoureuse dans la bonne direction.
- Ce retour à une véritable sagesse, c’est-à-dire à la philosophie politique de la paix, n’exige guère au surplus que des mesures relativement faciles à imaginer : élargir le G8 aux grands pays du tiers-monde et en faire un instrument sérieux de négociation, tripler l’aide publique au développement, créer et développer des instances de discussion et de compréhension réciproque entre cultures, redonner vie à des procédures de confiance réciproque du type Conférence sur la sécurité et la coopération (CSC.) dans les diverses régions du monde, poursuivre avec quelque résolution la construction d’un super-Etat européen, internationaliser de plus en plus les appareils militaires, en créant en particulier une véritable armée européenne, reprendre la réduction des armements au niveau mondial, en résumé adopter un comportement de confiance au lieu de celui de méfiance qui règne actuellement.
- Il ne fait aucun doute que le complexe militaro-industriel s’opposera à cette évolution. Le plus grand danger pour la paix aujourd’hui est évidemment l’armée américaine dont l’énorme puissance ne peut s’accommoder d’un monde sans guerre. La fin de l’ère militaire exigera beaucoup de prudence, et ne se fera pas sans mal.
C’est pourquoi les esprits qui se croient “réalistes” pensent qu’une telle évolution n’a aucune chance de se produire,