« Le football est le reflet de notre
société. Regardez bien l'expression d'un joueur sur le terrain, c'est sa
photographie dans la vie. » (Aimé Jacquet)
Comme pour la plupart des activités
humaines, la foi a toujours été mêlée au sport. Déjà, chez les Grecs de
l'Antiquité, les différents jeux sportifs étaient intimement liés au culte
religieux de l'époque. Ainsi, les Jeux olympiques étaient dédiés à Zeus, les
Jeux pythiques honoraient Apollon et les Jeux isthmiques célébraient Poséidon.
En ces temps, on pensait dur comme fer que c'étaient les Dieux qui octroyaient
la victoire à l'athlète. Messagère des Dieux, la victoire était représentée
sous la forme d'un personnage féminin ailé qui s'envolait dans les airs pour
venir offrir la couronne divine au vainqueur. C'est d'ailleurs le nom de cette
messagère que porte Nike, le célèbre équipementier sportif.
On ne peut pas dire que cela ait vraiment
changé si l'on en croit les différentes manifestations spirituelles qui ont
envahi les arènes sportives et les pages croustillantes des journaux
spécialisés. Mais de tous les sports, c'est certainement le football, avec son statut
de sport-roi qui détient la palme. Cela est probablement dû à la
surmédiatisation de ce sport, mais peut-être aussi à la similitude entre les
décorums footballistique et religieux : les temples, les fidèles, les offices,
les saints, les chants, les communions et, bien sûr, les batailles contre les
infidèles.
Le foot et la croix
Les manifestations de la foi chrétienne
dans le foot sont légion. Du légendaire et omniprésent signe de croix à
l'entrée du terrain, aux cantiques ou «carols» chantés dans les gradins de
Highbury ou Anfield Road, la liturgie est complète. Certaines équipes ont même
été constituées dans une même ville sur une séparation catholique-protestant
comme c'est le cas pour les deux formations de Glasgow : les Celtics et les
Rangers.
D'autres pratiques, moins médiatisées,
montrent que cette ferveur religieuse est bien présente dans la conscience
collective. Duncan Edwards, un footballeur de talent jouant à Manchester United
et dans l'équipe des trois lions dans les années 50, a été victime d'un
accident d'avion et mourut dans la fleur de l'âge, en 1958. Trois ans plus
tard, il eut droit à un vitrail le dépeignant dans l'église de sa ville natale,
sanctification suprême pour un joueur de foot [1].
Dans l'histoire récente, le comportement
collectif des joueurs du Brésil à fait couler beaucoup d'encre. À la suite de
leur victoire lors de la coupe des confédérations en 2009, les Brésiliens ont
affiché publiquement leur foi par une prière collective en rond et des T-shirt
mentionnant «I belong to Jesus» (J'appartiens à Jésus). La FIFA, qui n'a pas
apprécié ce débordement de religiosité aurait envoyé un sérieux avertissement à
l'équipe du Brésil leur demandant de «modérer» leur ferveur [2]. Cette décision
provoqua le courroux du président de la Fondation Jean-Paul II pour le sport
qui déclara qu' «épurer le sport des valeurs éthiques que la foi chrétienne et
l'Église catholique répandent depuis des siècles est une erreur » [3].
Pourtant, on peut lire sur le site de la FIFA que «les joueurs ne sont pas
autorisés à exhiber des slogans ou de la publicité figurant sur leurs
sous-vêtements. L'équipement de base obligatoire ne doit présenter aucune
inscription politique, religieuse ou personnelle. Un joueur ôtant son maillot
pour dévoiler tout type de slogan ou publicité sera sanctionné par
l'organisateur de la compétition» [4].
Kaká, la star du football brésilien et mondial
qui arbore régulièrement son I belong to Jesus», est notoirement connu comme un
membre actif de «Renascer em Cristo» (Renaître en Christ), une des plus
importantes Églises évangéliques du Brésil. Questionnée sur le montant record
du contrat de son mari avec le Real de Madrid en pleine période de crise, son
épouse expliqua simplement que Dieu avait mis cet argent entre les mains du
Real pour que ce club puisse s'offrir Kaká qui, à son tour, pourra ouvrir une
église à Madrid «où il existe tant de vies qui doivent écouter notre parole»
[5]. Cette foi affichée et assumée n'a pas empêché ce footballeur d'avoir un
comportement aux antipodes de celui d'un enfant de chœur. Se faisant vengeance
lui-même, il se mérita un carton rouge lors du récent match Brésil -
Côte-d'Ivoire. Pourtant, le précepte évangélique ne dit-il pas « si quelqu'un
te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche »?
Pis encore, lors du même match, le Brésilien
Luis Fabiano a non seulement marqué un but avec sa main, mais l'a publiquement
revendiqué comme tel en précisant «C'est vrai, le ballon a frappé ma main, puis
a touché mon épaule [...]. C'est donc une main sainte, de Dieu. Je crois que
c'est un des plus beaux buts que j'ai marqués» (sic) [6]!
Au-delà des messages imprimés sur des
vêtements cachés par la tenue de l'équipe et qui son montrés à l'occasion,
certaines stars tatouent des messages à même la peau. C'est le cas de David
Beckham qui, parmi la multitude de dessins qui jonchent sont corps, s'est fait
tatouer une croix ailée bien visible sur la nuque [7]. N'est-il pas un signe
ostentatoire? Et que dirait la FIFA si quelqu'un, par excès de ferveur religieuse,
se faisait tatouer un message religieux sur le cou ou le front? Les textes
actuels prévoient-ils une telle situation? Pas si sûr.
En Argentine, la foi et le foot sont si
intimement liés qu'il est souvent difficile de faire la part des choses. Ainsi,
la Bombonera, stade mythique du club Boca Juniors, n'est pas uniquement le lieu
de joutes footballistiques épiques, mais aussi celui du repos éternel. En
effet, de nombreux supporters du club demandent à ce que leurs cendres soient
dispersées sur le terrain et tout autour de ce temple [8].
Dans les faits, cette foi feinte fait
régulièrement place à des comportements complètement dénués de moralité. À ce
titre, on a assisté avec stupeur à une scène ubuesque durant le match
Argentine-Mexique : l'Argentin Carlos Tévez marque un but en position flagrante
de hors jeu et vient par la suite le revendiquer avec son équipe lorsque
l'arbitre hésite à l'accorder. Sans scrupules, il déclara après le match: «Je
sais que j'étais hors-jeu, que c'était égoïste, mais aussi longtemps qu'on me
dira qu'il y a but, ce sera bon pour moi et pour l'équipe» [9]. Mais où sont
donc passés les principes moraux véhiculés par la religion ?
Mais ce qui est le plus surprenant dans le
foot, à mon avis, c'est cette propension à donner une essence divine à des
gestes pour le moins délictueux. Citons, par exemple, un des fameux buts de
Diego Maradona. Lors d'un match de coupe du monde contre l'Angleterre, il
marque avec la main et cet acte répréhensible est baptisé «la main de Dieu».
Comme si Dieu approuvait la tricherie, voire l'encourageait!
Le Mondial 2010 a cependant montré que ni Kaká
comme joueur, ni Beckham comme animateur de banc, ni Maradona comme entraîneur
n'ont pu sauver leurs équipes respectives de leur honteuse déroute et de leur
sortie prématurée de ce prestigieux tournoi.
Le foot et le croissant
Ce sont très probablement les
footballeurs égyptiens qui ont popularisé les pratiques religieuses musulmanes
publiques dans les stades. Surnommés l'équipe des «sajidines» (les prosternés),
ils usent de la prosternation à chaque but marqué ou à chaque victoire. Cette
façon de remercier Dieu en s'agenouillant et en posant son front sur la pelouse
peut être aussi bien individuelle que collective. Ainsi, on a bien vu
Abou-Trika se prosterner seul devant les buts après avoir marqué un pénalty ou
accompagné par tous les Pharaons, en cercle, lors de leur victoire à la dernière
coupe d'Afrique des nations.
Mais, il faut dire que cette pratique pose
problème et est même considérée comme une «bidaâ» (innovation hérétique) par
certains. En effet, lorsqu'un croyant se prosterne devant Dieu, ne doit-il pas
le faire en direction de la Mecque? Et les prosternations en cercle, de quel
rite proviennent-elles? Et qu'en est-il des ablutions?
L'acte même de la prosternation publique dans
un stade ne fait pas l'unanimité des ulémas (savants théologiens). Certains,
comme le Dr Salah Ben Mekbal Al-Osseïmi, de l'association du «Fiqh» en Arabie
Saoudite, estiment qu'un tel geste pourrait être perçu par le public non
musulman comme une provocation. Par contre, cet avis a été fortement contesté
par le Dr Gouda Abdelghani Bassiouni, de l'Université d'Al Azhar au Caire. Ce
dernier pense plutôt qu'il est légitime pour les joueurs de se prosterner pour
remercier Dieu du bienfait qu'il leur a accordé en lui permettant de marquer un
but [10].
Un élément nouveau et très significatif est
apparu lors du match Égypte-Algérie lors de la demi-finale de la CAN 2010. Dès
que l'arbitre siffla la fin du match gagné par les Pharaons, un membre de la
délégation égyptienne accourut à la première caméra venue en brandissant un
Coran, comme s'il voulait signifier que la victoire revenait à la bénédiction
du Saint Livre qu'il avait serré contre lui durant tout le match. Le seul hic,
est que l'équipe adverse, c'est-à-dire l'Algérie, est aussi une formation
exclusivement musulmane. Va-t-on assister, dans l'avenir, à une guerre de
Livres Sacrés, les uns imprimés au Caire et les autres dans les différents pays
musulmans?
La piété (ou sa corollaire l'impiété) des
joueurs égyptiens a fait la une des journaux à quelques reprises. Tout d'abord,
le sélectionneur Hassan Shehata a déclaré à un journal cairote que « Nous ne
sélectionnerons jamais un joueur manquant de piété quel que soit son potentiel.
Je m'efforce toujours de m'assurer que ceux qui portent le maillot égyptien
sont en bons termes avec Dieu ». D'ailleurs, le joueur Mido aurait été écarté
de l'équipe, non pas pour son jeu, mais pour son manque de piété. Shehata a
aussi cité le cas de Mohammed Zidan qui, grâce à lui (paraît-il), a fini par
prier avec toute l'équipe [11]. C'est ce même Zidan qui s'est attiré les foudres
de certains internautes «religieux» lorsqu'il a annoncé qu'il allait vivre avec
son amie danoise Stina Rohde (sans être religieusement mariés) après un
intermède éphémère avec May Ezzedine, une célèbre actrice égyptienne.
La piété affichée de cette équipe a été
malmenée par une affaire qui a secoué toute l'Égypte durant la coupe des
confédérations 2009 qui s'est tenue en Afrique du Sud. Le journal britannique
The Independent on Sunday a accusé certains joueurs d'avoir convié des
péripatéticiennes dans leur hôtel après leur succès contre l'Italie [12]. Ce
fait divers a fait scandale au pays des Pharaons, probablement pas pour les
faits eux-mêmes, mais beaucoup plus par leur antinomie avec l'image de piété
surmédiatisée de cette équipe.
Une autre anecdote est aussi à verser dans ce
débat footballistico-religieux. Il est de coutume, à la télévision algérienne,
d'interrompre toute émission, quelle que soit sa nature, pour retransmettre
l'appel à la prière. Cette règle eut cependant une exception : lors du match de
barrage au Soudan entre l'Égypte et l'Algérie. Comme quoi, le foot a ses
raisons que la religion n'a pas toujours.
Le foot, la croix et le croissant
Malgré tout ce qui vient d'être énoncé,
l'équation religieuse dans le foot pose moins de problème lorsque les équipes
sont mono-religieuses. Dans le cas contraire, la problématique prend des
proportions surdimensionnées. Ainsi, la débâcle de l'équipe de France au
Mondial a fait apparaître des vieux démons qui n'attendaient que la moindre
occasion pour surgir. Au lieu de chercher les causes sportives de l'échec
flagrant des Bleus et de leur piteuse qualification grâce à la main de Thierry
Henry, certains commentateurs et politiciens ont invoqué une cause surprenante
: l'islamisation de l'équipe de France. À cet effet, Benjamin Lancar, Président
des Jeunes Populaires (mouvement de jeunesse de l'UMP), a cité Emmanuel Petit,
ex-joueur de l'équipe de France, qui aurait déjà parlé de cette «islamisation
de l'équipe de France» [13]. Mais cela n'est que l'aboutissement d'un long
dénigrement des joueurs français qui montrent publiquement leur foi musulmane
dans un pays à majorité chrétienne. Et cela est beaucoup plus virulent dans le
cas des «convertis» comme Franck Ribéry ou Nicholas Anelka. Ainsi pouvait-on
lire sur certains sites, bien avant le Mondial, des titres révélateurs comme
«Les prières de Ribéry ont-elles leur place dans un stade ?» [14], «Qui
expliquera à Franck Ribéry qu'un terrain de football n'est pas une mosquée?»
[15] ou «Le footballeur milliardaire Anelka, converti à l'islam, ne veut pas
payer ses impôts en France!» [16].
Après ses déclarations sur le critère de piété
dans la sélection des joueurs égyptiens, un journal italien a apostrophé Hassan
Shehata en lui demandant la raison de l'absence de joueurs chrétiens dans la
sélection des Pharaons. L'ambassade égyptienne à Rome a été contrainte de nier
l'existence d'une telle discrimination et de clarifier les paroles de
l'entraîneur national [17].
Le foot actuel est un foot-spectacle qui
charrie avec lui tous les vices et les maux de la société : simulations,
tricheries, matchs truqués, gros sous, racisme, malhonnêteté, etc. Le
comportement des joueurs, des dirigeants, des supporters, hooligans et ultras,
n'est généralement pas à la hauteur des valeurs prônées par toutes les
religions. A-t-on déjà vu un joueur admettre sa faute ou avouer à l'arbitre une
tricherie quelconque? A-t-on déjà aperçu un joueur remercier Dieu après avoir
perdu un match ou rater un but? Doit-on remercier Dieu que lorsqu'Il nous offre
un bienfait et l'oublier dans le cas contraire? Serait-ce donc des prières
intéressées, un investissement spirituel à court terme pour un gain assuré ? Il
est difficile de dire si on doit garder la foi dans le foot ou que le foot doit
garder la foi en lui, mais il est clair que les tartuffes et leurs simulacres
de mauvais aloi ne sont pas rares dans le monde du sport-roi.
par Ahmed Bensaada
(in Le Quotidien d’Oran du jeudi 15 juillet 2010)
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